/sacchips/inmybag
Navigation

Je me suis exclue de la civilisation dans le silence total sans quitter la ville

Je me suis exclue de la civilisation dans le silence total sans quitter la ville
Caroline Lévesque

Coup d'oeil sur cet article

Pendant 48 heures, j’ai décidé de laisser de côté les merveilles de l’Internet et toutes formes de contacts sociaux pour faire de l’ermitage en silence chez des sœurs cloîtrées. L’idée était de voir comment se porte la vie quand on est confronté à soi-même, sans faux-fuyants et à mille lieues de la pollution sonore de la ville.

Le matin de mon départ, j’ai fait mon sac avec l’impression de partir en désintox. J’avais alors trois craintes : manquer de nourriture, continuer à dégainer mon téléphone frénétiquement pour consulter les médias sociaux comme une toxico en manque et me perdre dans mes pensées tourbillonnantes. 

J’arrive donc au monastère des Sœurs recluses missionnaires Notre-Dame-de-l’Annonciation, une communauté qui existe depuis 75 ans, et située dans l’est de Montréal. Le terrain est immense, en bordure de la rivière des Prairies.

 

À peine entrée dans le monastère, Sœur Louise, recluse depuis près de 50 ans, m’indique de déposer mes affaires, car je dois immédiatement aller manger. Il est 11h40, c’est l’heure du dîner. Si j’arrive en retard, cela retarde les 22 soeurs, âgées de 41 à 93 ans, car elles mangent généralement dès que les visiteurs ont terminé. 

L’abondance de la nourriture

Nous descendons au sous-sol, où se trouve la cuisine. Je prends un cabaret beige et la religieuse m’amène dans une autre salle, une petite cafétéria. 

Première constatation: on mange bien chez les soeurs. Je m’étais initialement imaginé une fente dans une porte à partir de laquelle on me servirait ma gamelle. Je me sers une généreuse portion de bœuf aux légumes avec une salade, un potage, une montagne de fruits et un morceau de gâteau.

 

J’ai quarante minutes maximum pour manger. Nous sommes cinq personnes dans la cuisine, notamment une soeur d’une autre communauté et un couple de sexagénaires en visite comme moi, qui s’échange des regards pour communiquer. Nous mangeons, le regard attiré vers la fenêtre. Mon 48 heures de mutisme est entamé et la règle d’or est de respecter ce climat de silence. Je réalise que lorsque je mange seule, c’est souvent en regardant mon cellulaire ou devant mon ordinateur. Ici, je n’ai que seule distraction ma pensée, l’observation des cimes des arbres au loin, une petite musique classique provenant d’une radio, et les regards du coin de l’œil des autres visiteurs venus se rapprocher de Dieu et de leur Moi intérieur. 

Après le dîner, je lave mon cabaret, comme on me l’a préalablement demandé, et monte vers ma chambre. La décoration est minimaliste: un lit simple, une table de chevet, une chaise berçante, un bureau dans lequel se cache une bible, un lavabo, et évidemment, un crucifix au mur. 

 

 

Ambiance austère

Bon.

Que faire maintenant?

Comment se distraire quand on cesse brusquement de vivre au 21e siècle?

J’explore le monastère, dont l’ambiance est à mi-chemin entre celle d’un hôpital et d’un CHSLD. L’endroit est propre, dépersonnalisé, les murs sont beige crème et tout est parfaitement ordonné. Près de ma chambre, il y a une bibliothèque dont la grande majorité des livres ont été édités dans les années 1970-80.

 

Dans la section plus « multimédia », je trouve des cassettes audio aux titres accrocheurs dignes d’une série prometteuse: « Le sens de la souffrance chez Thérèse », « Thérèse découvre la Miséricorde » ou encore « La mission de petite Thérèse: aimer Jésus et le faire aimer ». Mais puisque j’ai fait vœu de silence dans sa manière extrême, je ne me permets pas d’approfondir mes recherches.

Dans la chapelle, les sœurs se relaient jour et nuit pour faire de l’adoration eucharistique perpétuelle, c’est-à-dire envoyer des prières au monde entier, en silence, en regardant le tabernacle, qu’elles saluent bien bas au début de chaque recueillement. C’est leur façon de contribuer au monde extérieur. Ça, et inviter au monastère les gens, la plupart des croyants, à la recherche de silence et d’une porte de sortie de leur quotidien tourbillonnant.

S’informer sur le monde extérieur

Mais pour envoyer des prières au monde, la communauté doit se tenir un minimum informée sur ce qui se passe de l’autre côté du cloître. Le lundi soir, les religieuses regardent les nouvelles à la télévision et, deux fois par semaine, écoutent celles à la radio. Elles reçoivent le journal chaque jour et essaient de surfer sur le Web le moins souvent possible. « On doit garder une discipline, m’expliquera plus tard Sœur Louise, qui a choisi cette vie pour l'irrépressible attrait du silence. Avec tous les nouveaux gadgets, on a beau être dans le cloître, on est toujours en dehors. On évite Facebook, car quand tu te mets là-dessus, tu peux en passer des heures. » 

 

Elles ne sortent que pour des rendez-vous médicaux, aller faire des achats (comme des chaussures) ou aller en vacances dans leur maison à Saint-Denis-sur-Richelieu. Elles sortent également quand les membres de leur famille sont âgés, qu’ils ne peuvent plus venir les visiter à cause d’une maladie, ou lors de funérailles.

Lire, écrire et surtout penser

Après le souper (17h10 top-chrono), je suis déjà assise dans une chaise berçante, seule dans la salle de séjour, et j’ai l’impression qu’il est très tard. Je me sens comme si j’étais dans un chalet, mais sans amis ni bouteille de vin ou guitare et avec des références liturgiques partout. Il n’y a même pas de jeu de cartes pour jouer au solitaire... 

Je suis comme une petite vieille abandonnée dans un CHSLD.

Je me rue à la chapelle à 19h30 pour les complies, qui visent à sanctifier le repos de la nuit. Une limite s’impose entre nos deux mondes: les gens de l’extérieur doivent s’assoir à l’arrière. Les sœurs, habillées d’une robe bleue, se répondent en prière à travers des chants choraux. À chaque nouveau chant, une d’entre elles pianote sur un clavier. J’observe les détails de cet univers ponctué de rituels sacrés, et cela me distrait dans ma retraite.

Entre les prières, certaines sœurs travaillent au lavoir, d’autres cousent des robes, font la vaisselle après les repas, de l’administration et le nettoyage des chambres. Elles vivent dans le silence et se donnent des moments de paroles, dits «de récréation», après le souper.

Dépaysement

Le jour 2, je me réveille une demi-heure avant pour assister à l’office de 7 heures, les yeux encore collés. J’assiste à toutes les cérémonies liturgiques. Je suis les messes en lisant le «Prions en Église». Des bribes de mon enfance pseudo-catholique ressurgissent quand vient le temps du «Notre Père» que je récite sans difficulté, comme les autres. 

 

Les deux soirées passées au cloître m’ont transportée dans une grande solitude, accentuée par le tic tac de l’horloge. Assise dans ma chaise berçante, je me suis exprimée en écrivant, j’ai lu un roman, et surtout, j’ai pensé. Les souvenirs, les pensées arrivaient par vagues, sans prendre en compte la chronologie des moments vécus. J’ai ressenti le sentiment bizarre d’être dépaysée, loin de mes repères quotidiens. J’ai aussi pris conscience que j’ai compensé mon manque de stimulation en fouillant souvent dans le frigo et le pot à biscuits à disposition des visiteurs. 

Lieu recherché

En 2016, les Sœurs recluses missionnaires ont accueilli environ 1000 personnes en retraite silencieuse. Cette année, elles s’attendent à un bilan de 1200 visiteurs. Il faut allonger 55$ pour y passer la nuit. «Il y a de moins en moins de lieux comme le nôtre au Québec, alors c’est très recherché», me dit Sœur Louise. 

On retrouve deux cloîtres de religieuses sur l’île de Montréal, et d’autres sont notamment situés à Gatineau, Stoneham, Joliette et Dolbeau-Mistassini. Dans la province, 29 monastères et abbayes sont toujours en activité.

Durant ces 48 heures, ma conscience et moi nous sommes supportées plutôt bien. Je n’ai pas eu l’impression de m’être rapprochée plus de Dieu. Mais j’avais un respect pour ces femmes qui vouent leur vie à une puissance divine, dans la solitude extrême, sans attendre d’échos concrets de leurs actions. Aussi, je n’ai étrangement pas eu d’envies incontrôlables d’aller consulter internet, mais c’est surtout parce que je savais que cela prendrait fin.