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Sur les traces de Pablo Escobar, maudit et adoré

Sur les traces de Pablo Escobar, maudit et adoré
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À la faveur de la série de Netflix Narcos, la Colombie met de l’avant, à contrecœur, son personnage historique le plus controversé : Pablo Escobar. Cet automne, je me suis donc fait « narcotouriste » pour entreprendre un bizarre de pèlerinage sur les traces de ce monstre sacré du crime qui fait passer Al Capone pour un hobbit.

Mon premier souvenir de la Colombie, c’était une publicité humoristique à la télévision dans les années 1970, voire 1960, où un avion de ligne en plein vol tournait brusquement pour revenir à l’aéroport ; l’équipage venait de se rendre compte qu’il avait oublié de monter à bord le café colombien !

Puis, l’exportateur de café numéro 1 a ­découvert un produit plus « rentable » : la cocaïne. Le patron de cette immense et lucrative entreprise de coca, qui a utilisé toutes les violences, c’était Pablo Escobar. À la tête du cartel de Medellín, il brassait des affaires dont le chiffre frisait les 30 milliards.

Pablo Escobar
Photo d'archives
Pablo Escobar

Les plaies ne sont pas encore refermées, du moins pas cicatrisées, que les voyageurs ­étrangers arrivent avec des dollars pleins les poches pour visiter les lieux de la vie du grand criminel qui, lui-même, collectionnait les objets morbides, ayant acheté la voiture criblée de balles où moururent Bonnie et Clyde. Eh oui, le crime fascine... même les criminels !

L’attrape-touriste de Napoles

La Colombie déborde de beautés et d’attractions... que l’Office du tourisme a du mal à vendre puisque tout le monde n’en a que pour El Patron. Après sept heures de route pénibles pour aller de Medellín à Hacienda Napoles, la cache préférée d’Escobar, le visiteur se rend compte qu’il ne reste presque rien du domaine du seigneur de la cocaïne, mis à part la piste d’avion, l’avion lui-même (son premier appareil) et... des hippopotames ! Monsieur avait tellement d’argent à « garrocher » par les fenêtres qu’il importait des animaux exotiques africains. Il avait un zoo dans sa cour ; les hippopotames raffolent de la jungle colombienne, un environnement parfait pour eux ! Quant aux girafes, on les a relocalisées dans d’autres parcs.

Pablo Escobar avait des lectures sérieuses. Probablement se voyait-il en grand politique ou intellectuel.
Photo courtoisie
Pablo Escobar avait des lectures sérieuses. Probablement se voyait-il en grand politique ou intellectuel.

Pour ses petits-enfants, Escobar avait fait ériger une sorte de parc Belmont, qui a été agrandi et amélioré par une entreprise privée, mais qui a du mal à s’empêcher d’effacer les traces d’Escobar. Sa maison et son laboratoire sont en train de devenir des auberges. Que de temps perdu ! On gaspille deux jours pour aller voir un « parc » qui fait semblant de n’avoir rien à voir avec Escobar... Schizophrénie touristique : on attire les gens avec le nom Escobar, puis, sur place, on efface tout ce qu’on peut de lui. Ne vous faites pas avoir !

Circuit Medellín

À Medellín seulement, Pablo Escobar avait 17 résidences ; dans le monde, il en possédait quelque 700 (dans lesquelles il n’a jamais posé le pied, mais qu’il gardait au cas où il devrait un jour fuir la Colombie).

Cette métropole de plus de 3 millions d’habitants, surnommée « capitale mondiale du tango », a été bâtie dans une « cuvette » cernée de hautes montagnes avec une quantité étonnante de gratte-ciel, et, sur les parois rocheuses, des bidonvilles. L’habituel clivage social, quoi. Je rappelle qu’Escobar est un héros populaire chez les pauvres et les déshérités, auxquels il a bâti des milliers de terrains de soccer, des centres sportifs, des hôpitaux, des cliniques, voire des écoles, etc. Mais, inversement, chez les riches, chez l’élite, il passe pour le diable en personne !

Dans cet édifice, le Monaco, Escobar a une fois échappé à la mort... mais c’est aussi ici, quelques années plus tard, qu’il l’a trouvée.
Photo courtoisie
Dans cet édifice, le Monaco, Escobar a une fois échappé à la mort... mais c’est aussi ici, quelques années plus tard, qu’il l’a trouvée.

Dans le quartier America, on retrouve l’édifice Monaco, tout blanc. On imagine derrière chaque fenêtre de jeunes siccarios qui veillent sur leur patron, mais qui n’ont pas l’œil assez vif pour repérer une voiture piégée bourrée de TNT que le cartel rival de Cali fait exploser ; Escobar survit.

Mais c’est encore dans cet édifice, le ­Monaco, que, le 2 décembre 1993, à 15 heures, un ­commando spécial de 17 habits vert olive vient en finir avec lui, cette fois avec succès. Surpris, Escobar prend la fuite par les toits, nu pied... L’agent qui se vante de l’avoir abattu conserve le ­projectile comme un trophée. Mais ce « héros » moisit ­maintenant dans une geôle – pour 30 ans – à la suite d’une affaire de corruption.

Un Versailles carcéral

En route vers la fameuse prison privée de Pablo Escobar, dans le quartier d’Envigado, je croise le restaurant Kevin’s où les jeunes recrues qui venaient de commettre des méfaits pour lui allaient se gâter à ses frais.

Ce mirador servait à « surveiller » le prisonnier Pablo Escobar qui disposait pourtant dans sa prison privée de sa propre garde prétorienne.
Photo courtoisie
Ce mirador servait à « surveiller » le prisonnier Pablo Escobar qui disposait pourtant dans sa prison privée de sa propre garde prétorienne.

Quant à la prison elle-même, surnommée la Cathédrale, elle vaut le détour ! C’est le clou du voyage. Astucieux, Escobar négocie de se rendre aux autorités à condition de ne pas être extradé vers les États-Unis et de purger sa peine dans une prison qu’il a lui-même construite (à ses frais). Disons que c’était une sorte de « Versailles carcéral », vaste et pouvant accueillir la « cour » du roi du crime, gardé par des hommes armés, ses loyaux employés, tandis qu’autour, des policiers municipaux faisaient le guet dans des miradors.

Le 9 juin 1991, Escobar se livre en hélicoptère. Pendant 13 mois, c’est l’accalmie. Le cessez-le-feu fait grand bien au pays. Mais le 22 juillet 1992, craignant que Bogota revienne sur sa parole et veuille l’extrader, il prend la fuite... Sa cavale dure un an.

Il y a 26 ans, cette cour de prison était flambant neuve. Escobar y organisait de grandes fêtes à l’abri des regards.
Photo courtoisie
Il y a 26 ans, cette cour de prison était flambant neuve. Escobar y organisait de grandes fêtes à l’abri des regards.

Ancien garde du corps

Sur la route escarpée, la ­camionnette toussote dans le brouillard. Le moteur s’étouffe. Le chauffeur doit parfois ­redémarrer. À la porte de la prison Cathédrale, on rencontre Pedro, un des anciens gardes du corps d’Escobar (ou du moins c’est ce que le guide nous raconte) qui ne finissait pas de faire son éloge ! On aurait cru qu’il parlait de Mahatma Gandhi ou de Nelson Mandela ! Quand je lui ai demandé s’il avait déjà tué ou vu tuer quelqu’un, il se taisait... Vingt-cinq ans après sa mort, l’omerta se pratique encore.

Pedro se présente comme un ancien garde du corps d’Escobar… pour qui il n’a que des éloges. Il en avait long à raconter, mais il ne disait pas tout.
Photo courtoisie
Pedro se présente comme un ancien garde du corps d’Escobar… pour qui il n’a que des éloges. Il en avait long à raconter, mais il ne disait pas tout.

Non loin de là s’érige un grand bungalow collé à la prison. La femme et les enfants de Pablo Escobar y vivaient.

Quant au chef avec sa centaine d’hommes, il n’hésitait pas à ­organiser des fêtes immenses où des autobus ­voyageurs remplis de prostituées de luxe apportaient du réconfort... Ce grand débauché, pétri de contradictions, allait pourtant à la messe du dimanche. Il priait beaucoup et ardemment. À l’aumônier de sa prison, il se plaignait que Dieu le « négligeait ». Bizarrement, entouré de durs à cuire analphabètes, lui-même prenait le temps de lire les classiques, dont Victor Hugo.

Au cimetière municipal de Medellín, sa tombe attire les foules. Un peu comme si c’était un saint. Quiconque voudrait ­toucher à ce monument se ferait ­aussitôt lyncher. Même mort, il reste donc ­puissant. Quant aux nouveaux ­narcotrafiquants en chef, du cartel de Cali, ils sont moins fanfarons.

Mort le lendemain de son 44e anniversaire de naissance, Pablo Escobar n’a pas eu le temps de vieillir. La profession de narcotrafiquant est payante, mais elle écourte l’existence.
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Mort le lendemain de son 44e anniversaire de naissance, Pablo Escobar n’a pas eu le temps de vieillir. La profession de narcotrafiquant est payante, mais elle écourte l’existence.