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Quelqu’un veut me déloger, dit Lafrenière

Le patron de l’UPAC, Robert Lafrenière, dit avoir la « certitude » que l’enquête Mâchurer sera bouclée et est « très très confiant » qu’elle débouchera sur des arrestations.
Photo Ben Pelosse Le patron de l’UPAC, Robert Lafrenière, dit avoir la « certitude » que l’enquête Mâchurer sera bouclée et est « très très confiant » qu’elle débouchera sur des arrestations.

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Robert Lafrenière croit que ceux qui ont orchestré les fuites dans l’enquête Mâchurer cherchent à le faire tomber.

C’est ce qu’a confié le patron de l’Unité permanente anticorruption (UPAC), lors d’une entrevue bilan avec le Bureau d’enquête, mercredi, dans les locaux de l’Unité, à Montréal.

Le patron de l’UPAC, Robert Lafrenière, dit avoir la « certitude » que l’enquête Mâchurer sera bouclée et est « très très confiant » qu’elle débouchera sur des arrestations.
Photo Ben Pelosse

 

« Il y a des gens qui voulaient que cette enquête-là dérape, qui veulent que l’UPAC ne fonctionne pas, qui ont des agendas cachés... peut-être pour le poste ici », a-t-il lancé.

Lorsqu’on lui demande de préciser, il se fait direct : « Pour avoir ma place. [...] Ils voudraient que l’UPAC soit gérée par quelqu’un d’autre. Moi je fais mon travail et les gens jugeront, le gouvernement jugera ! »

Soupçons

Tout cela se déroule selon lui dans une ère du soupçon entretenue par « certains ».

Qui ? Il parle d’un « petit groupe de personnes qui lancent des choses à gauche et à droite. Jamais basé sur des faits ». Ces allégations provoquent de grosses fièvres, mais, soutient M. Lafrenière, « en bout de ligne, ça se dégonfle ».

Par exemple ? Il rappelle que l’an dernier, il y a eu plusieurs allégations autour du ministère des Transports du Québec (MTQ). Notamment celles qu’aurait contenues la fameuse « clé USB » de l’ancienne analyste au MTQ Annie Trudel, proche du député libéral Guy Ouellette arrêté par l’UPAC le 25 octobre.

Le patron de l’UPAC, Robert Lafrenière, dit avoir la « certitude » que l’enquête Mâchurer sera bouclée et est « très très confiant » qu’elle débouchera sur des arrestations.
Photo Ben Pelosse

 

Ces histoires autour du MTQ ? « Ça s’est terminé avec une enquête qui n’a rien donné et des rapports de vérificateurs qui ont conclu que là non plus, il n’y avait rien là. »

Le soupçon n’épargne personne, se plaint-il. « Quand tu n’as plus confiance en la VG [vérificatrice générale], plus confiance à l’UPAC, on remonte où ? À l’armée canadienne ? À un moment donné, c’est ben beau lancer, lancer, lancer [des allégations], mais... »

Le patron de l’UPAC est conscient que son organisation n’a pas eu bonne presse cette année. Surtout depuis l’arrestation du député Ouellette et la réplique de l’Assemblée nationale.

« C’est ardu, la relation avec les médias. On a le vent dans la face. On répond, mais on fait le mieux qu’on peut. »

Il jure ne pas en vouloir aux médias cependant. Jure aussi ne « jamais avoir enquêté » sur eux, n’avoir jamais surveillé les appels d’un journaliste et encore moins en avoir mis un sous écoute ou sous filature.

Europe de L’Est

En Ukraine récemment, il a prononcé une conférence sur la lutte à la corruption.

Des policiers des pays de l’Europe de l’Est qui l’écoutaient étaient surpris qu’il ait pu arrêter plusieurs anciens élus sans que sa vie soit mise à prix.

Ils se surprenaient de ne pas le voir encerclé par au moins quatre gardes du corps armés. M. Lafrenière leur a répondu que grâce aux médias, il ne se ferait « pas tuer » !

« Vous autres, le pouvoir médiatique, vous ne l’avez pas. Nous, on l’a ». Si on cherchait à s’en prendre au commissaire « les médias [le] sauveraient », a-t-il fait remarquer à ses hôtes européens !

Bref, les médias sont nécessaires à la lutte à la corruption. « Quand on fait une arrestation, le nombre de dénonciations triple ! C’est grâce à vous autres. »

L’enquête Mâchurer sur le financement illégal au Parti libéral a souffert des fuites, admet-il, mais l’enquête avance.

« Les fuites nous ont distraits, il faut être clair. C’est clair que ça a eu un impact. » Des témoins ont été « insécurisés », des stratégies d’enquête ont été divulguées. À l’interne, « ça crée un climat de suspicion dans le bureau, ça crée de l’incertitude ». Rien pour aider les relations dans ce que certains ont appelé un « panier de crabes ».

« De là à dire que ça a bloqué notre enquête, pas du tout », insiste-t-il pourtant.

300 témoins dans Mâchurer

Selon ses dires, « on est rendu dans Mâchurer à au-dessus de 300 témoins rencontrés. On a encore saisi des documents dernièrement en nombre considérable, à la fin octobre. Ça ne s’est pas su. C’était prévu pour être fait très discrètement, et nous autres, le travail continue. »

De plus, au cours de l’été, les enquêteurs vont bientôt commencer l’étude des documents et ordinateurs saisis chez l’entrepreneur Marc Bibeau, un des sujets de l’enquête. Une requête de ce dernier devant les tribunaux avait bloqué l’accès à ceux-ci pendant plusieurs mois.

M. Lafrenière est affirmatif : « J’ai la certitude qu’il va y avoir une terminaison [dans Mâchurer] et je suis bien optimiste qu’il va y avoir des accusations. [...] Quand je vois aller l’enquête, quand je vois aller les éléments, je suis très très confiant. »

Des résultats « satisfaisants »

Malgré une année difficile sur le plan des perceptions, le patron de l’UPAC soutient qu’il arrive en décembre avec des statistiques « satisfaisantes ». Il souligne entre autres les 48 déclarations de culpabilité pour des infractions criminelles de fraudes envers le gouvernement, de complot, de corruption dans les affaires municipales, et d’abus de confiance ; les 77 criminelles et 24 enquêtes pénales actives ; les 40 enquêtes devant les tribunaux. « La cerise sur le gâteau, c’est le nombre de signalements des citoyens : on en a eu 780. L’an passé, on en avait reçu 660. C’est un indice que les citoyens ont encore confiance en l’UPAC ».

Party de Noël des Lafrenière

Martin Prud’homme
Photo d'archives
Martin Prud’homme

Le patron de la Sûreté du Québec Martin Prud’homme, maintenant à la tête du SPVM pour un an, le temps d’y remettre de l’ordre, est le gendre de M. Lafrenière. Sa fille Dominique est aussi patronne à la SQ. De quoi parlent-ils tous à Noël ? « Quand on est autour de la dinde — et en passant, ça fâche ma femme, parce que cette année, c’est des sushis —, on ne parle pas des dossiers parce qu’on a des jobs à pression tout le monde. Ma fille a 1000 employés, elle fait des enquêtes criminelles, mon gars aussi ; Martin a une charge de travail incroyable. Martin et moi, on a mis un mur de Chine entre nous dès le départ. »

L’impatience des citoyens

« Les citoyens sont impatients, et c’est normal. Les citoyens, ils veulent que ça aille vite, qu’on frappe le plus haut possible dans la hiérarchie. Quand ce plus haut possible là est atteint, ils veulent qu’on monte encore plus haut. C’est ce que les citoyens veulent et c’est normal. On est québécois, on est latins, on veut des résultats et je suis payé pour ça. [...] J’ai ce qu’il faut pour travailler. Faut que je livre. »

En réponse à Jean Charest

Jean Charest
Photo d'archives
Jean Charest

 

Au congrès libéral de novembre, l’ex-premier ministre Jean Charest a soutenu que l’UPAC faisait l’objet d’une « pression médiatique terrible ». L’ancien premier ministre sous enquête avait des reproches feutrés à faire à l’Unité : « Il faut faire les choses en respectant la vie des gens, la mienne, parce que ça m’affecte, ça affecte ma famille ». Robert Lafrenière trouve-t-il qu’il a trop de pression ? « C’est à moi de faire le paratonnerre pour toute l’équipe. Faut pas que la pression descende aux enquêtes, descende aux préventionnistes, aux vérificateurs. Je la prends sur moi [...] : c’est ma face qui est dans les journaux. C’est à moi de diriger l’équipe et de prendre les coups. » Quant aux reproches de l’ancien premier ministre : « Monsieur Charest a dit ça, je ne tiens pas compte de ça. Ça passe par-dessus moi. »

Une année mouvementée

22 mars - Soupçonnant un ancien patron du ministère de la Justice d’avoir été impliqué dans un système de corruption pour l’octroi de contrats publics en informatique, l’UPAC perquisitionne les ministères de la Famille et de la Justice, ainsi que des firmes informatiques.

24 avril - Notre Bureau d’enquête révèle que l’UPAC a surveillé l’ex-premier ministre Jean Charest et l’ex-argentier du Parti libéral Marc Bibeau dans le cadre de l’enquête Mâchurer, qui porte sur le financement politique et l’octroi de contrats publics. Le lendemain, l’UPAC enclenche une enquête interne pour trouver la source de la fuite des documents de Mâchurer.

4 mai - En pleine étude des crédits du ministère de la Sécurité publique, le patron de l’UPAC déclare vouloir « trouver le bandit » à l’origine de la fuite des documents de Mâchurer et promet que cette enquête ira jusqu’au bout.

19 septembre - L’UPAC arrête huit personnes dans l’entourage de l’ex-maire de Montréal Gérald Tremblay. Frank Zampino, son ex-bras droit, ainsi que Bernard Trépanier, ancien responsable du financement du parti Union Montréal, sont accusés notamment de fraude, d’abus de confiance et de corruption dans les affaires municipales.

3 octobre - Presque tous les coaccusés de l’ex-maire Gilles Vaillancourt, arrêtés par l’UPAC en mai 2013 après l’enquête Honorer, ont plaidé coupables pour avoir participé au stratagème de corruption et de collusion dans l’octroi des contrats publics à Laval.

19 octobre - Après avoir accepté puis s’être désisté, Robert Lafrenière participe finalement aux consultations sur le projet de loi 107, qui prévoit transformer l’UPAC en corps de police spécialisé. Favorable à ce projet, il soutient que son organisation a arrêté, depuis avril 2011, 179 individus, dont 77 ont été condamnés.

25 octobre - L’UPAC arrête le député de Chomedey dans le cadre d’une enquête sur de « possibles infractions d’abus de confiance et d’entrave à la justice ». La résidence de Guy Ouellette fait partie de six endroits où des perquisitions sont effectuées.

30 octobre - Annie Trudel, ex-analyste au ministère des Transports, affirme que Guy Ouellette a été arrêté parce qu’il s’apprêtait à mettre l’UPAC dans l’embarras. Selon ses allégations, l’Autorité des marchés financiers serait également visée.

31 octobre - Près d’une semaine après l’arrestation de Guy Ouellette, le président de l’Assemblée nationale demande des explications. « Qu’on accuse ou qu’on s’excuse », a dit Jacques Chagnon, craignant une dérive autoritaire. Le commissaire Lafrenière répond en conférence de presse qu’il y aura des accusations portées, sans préciser si M. Ouellette sera visé. Il reconnaît avoir utilisé un « appât » pour l’arrêter.

16 novembre - Dans une longue série de directives, le président de l’Assemblée nationale exige que les appareils électroniques des députés soient protégés par le privilège parlementaire et souligne que les méthodes employées par l’UPAC lors de l’arrestation de Guy Ouellette traduisaient un « manque flagrant de considération envers l’Assemblée nationale ».

25 novembre - Le syndicat de la fonction publique québécoise qualifie de « lamentable » le climat de travail à l’UPAC. L’opposition réclame deux rapports produits sur la situation.

1er décembre - Le bras droit du commissaire Lafrenière, Marcel Forget, démissionne après des révélations de notre Bureau d’enquête sur son rôle auprès de cinq de ses ex-collègues dans leur décision d’acheter des actions d’une entreprise controversée.

5 décembre - Tensions patrons-employés, problèmes de leadership et de communication, nombreux départs ; notre Bureau d’enquête publie le contenu du rapport sur le climat de travail que l’UPAC refusait de dévoiler à l’Assemblée nationale.

6 décembre - Notre Bureau d’enquête révèle qu’un organisateur libéral a transmis la candidature de Robert Lafrenière à Joël Gauthier, qui était PDG de l’Agence métropolitaine de transport en 2005, pour un poste de responsable de la sécurité. M. Lafrenière affirme qu’il ignorait tout cela.

– Avec la collaboration d’Alexandre Robillard et Marie-Christine Trottier