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J'ai subi le droit d'importuner français

Marjorie Champagne
Photo d'archives Mario Picard Marjorie Champagne

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J’ai 15 ans. Je ne pogne pas pantoute avec les gars. Je fais un voyage échange de 10 jours qui me mène jusqu’en France. J’ignore pour quelle raison, mais en France, je pogne en malade ! Les gars n’arrêtent pas de me regarder, ils me font des avances et veulent tous danser avec moi. Je commence à trouver ça « ben » le fun. À la fin du voyage, je me fais la promesse de revenir dans le pays où les gars me trouvent belle !

J’ai 18 ans. Je ne pogne toujours pas plus. Je décide de faire comme plusieurs jeunes à cet âge : je pars en France avec mon gros sac à dos. Arrivée sur place, je guette les regards des hommes : je pogne encore ! Est-ce à cause de ma blondeur, de mes yeux bleus, de mon look ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’on me regarde beaucoup plus ici que chez nous. C’est flatteur, car je ne me trouve pas particulièrement belle et attirante.

J’habite à Paris. J’ai une coloc. Elle m’invite à passer une soirée avec ses deux nouveaux amis gars. On sort au restaurant, ils nous amènent « en boîte ». On termine la soirée dans un parc à boire des bières. Ils nous demandent s’ils peuvent passer la nuit chez nous. Nous refusons. Nous préférons rentrer chez nous, tranquilles...

Marjorie Champagne, lors de son passage en France dans sa jeunesse.
Photo Courtoisie
Marjorie Champagne, lors de son passage en France dans sa jeunesse.

Nous rentrons, bien saoules, à l’appartement situé dans une cité d’environ une cinquantaine de logements. Tout à coup, la sonnette sonne. Ce sont nos deux amis, ils nous ont suivies. Ils insistent pour rentrer. Nous refusons. Ils sonnent à nouveau. Quelques minutes plus tard, nous entendons des plaintes à l’extérieur de l’immeuble. Nous sortons. Les deux « mecs » ont appuyé sur TOUTES les sonnettes de l’immeuble. Ils ont volontairement réveillé tout le monde de la cité et continuent leur manège. Ils nous en veulent. Ils veulent nous faire payer notre refus. Ils nous traitent d’aguicheuses, d’allumeuses, de putes, etc. Ils hurlent, appuient sur les sonnettes, réveillent tout le monde. La police débarque. Une dame s’étant informée de la situation nous dit que c’est de notre faute, que nous l’avons bien cherché : « à quoi avez-vous pensé ? ». Je me sens coupable.

Le lendemain, je reviens de faire les courses. Je prends le métro. Les hommes me regardent toujours autant. Je suis un peu moins heureuse du phénomène. Je descends du métro, un jeune homme, qui sort au même instant, me complimente. Je réponds : « merci ! » Il me suit et me dit que je suis belle, me demande si je suis célibataire, me demande d’où je viens. Je marche vers chez moi. Je regarde droit devant moi. Il continue son baratin. Il veut mon numéro de téléphone, il me demande où j’habite. Je lui dis d’arrêter de me suivre. Mon cœur bat la chamade. Je commence à être nerveuse. Je fais des détours pour ne pas qu’il sache où se trouve mon appartement. Je lui dis plus fort d’arrêter de me suivre. Il a peur d’être repéré et change de direction. Je me sens coupable : je lui ai dit merci.

Ces deux anecdotes ne sont qu’un faible échantillon de ce que le droit d’importuner français fait subir aux femmes. Jamais je n’avais vécu de choses pareilles au Québec et jamais ça ne m’est arrivé par la suite, ici, au Québec. Je ne suis pas représentative de toutes les femmes et j’ai eu beaucoup de chance, mais je ne suis vraiment pas certaine que ce genre de comportement aurait pu se dérouler chez nous, en un si court laps de temps. Et je ne raconte même pas tous les autres commentaires et regards insistants reçus à Paris. Tous les Français ne sont pas comme ça mais force est d’avouer que la « galanterie française » peut être pernicieuse.

Si on la refuse ou qu’on ne va pas jusqu’au bout, on peut se faire traiter de pute. Ce qui peut passer pour de la séduction peut se révéler un piège qui se referme sur nous au bout d’une rue. Aujourd’hui, j’ai 39 ans, et heureusement, je n’ai plus besoin du regard des hommes pour me trouver belle, mais surtout, que je pogne, ou que je pogne pas, jamais plus je ne me sentirai coupable pour un « non » ou un « merci ».

#Meetoo #Sans_oui_c’est_non #consentement #culture_du_viol