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«On ne guérit jamais complètement de l’inceste»

Brigitte Ouellet, victime d'inceste
Photo Olivier Therriault Brigitte Ouellet

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Durant la moitié de sa vie, Brigitte Ouellet a porté un lourd secret. Agressée sexuellement de 10 à 17 ans par son père, cette femme a vécu de longues années sous le joug de son bourreau. Elle a finalement trouvé le courage de le traîner en justice après qu’il eut menacé ses enfants.

« Je ne veux plus me taire au risque de gâcher ma vie », affirme d’une voix résolue Brigitte Ouellet. À 41 ans, cette mère de trois enfants souhaite reprendre le contrôle de son existence en témoignant à visage découvert.

Grandir dans la peur

Brigitte Ouellet a grandi dans le village de Sainte-Rita dans le Bas-du-Fleuve avec ses parents, sa sœur aînée et son frère. Elle n’avait que 10 ans quand son père Jean-Claude Ouellet l’a agressée pour la première fois. Ce fut le début d’un long cauchemar.

De 13 à 17 ans, Brigitte a été contrainte d’avoir des rapports sexuels complets avec lui. Les agressions se déroulaient plusieurs fois par semaine et toujours en cachette. Selon elle, sa mère n’en avait pas connaissance. « Mon père a toujours été un homme agressif et manipulateur. Après chaque agression, il me menaçait de mort si j’en parlais. »

Tenir tête à son agresseur

Brigitte venait d’avoir 18 ans quand ses parents lui ont confié la garde de la maison pour s’occuper de l’érablière familiale dans le patelin voisin. L’étau de son agresseur s’était un peu desserré. Mais une nuit, alors que Brigitte visitait ses parents, Jean-Claude Ouellet s’est introduit complètement nu dans sa chambre. « Je l’ai prévenu que s’il ne sortait pas, j’allais crier. Il est parti. C’était la première fois que je m’affirmais. »

Dégoûtée de son sort, Brigitte a noyé sa rage dans l’alcool et la drogue pendant plusieurs mois, ignorant qu’il existait des ressources d’aide pour les victimes. Ses problèmes de consommation ont cessé quand elle a fait la rencontre de celui qui allait devenir le père de ses trois enfants, un homme diamétralement opposé à Jean-Claude Ouellet. Elle a aussi trouvé du travail comme préposée aux bénéficiaires dans un centre pour personnes âgées.

Cependant, l’ombre de son père planait toujours sur elle. Comment ne pas revivre sans cesse l’horreur alors qu’il vivait tout près de chez elle ? Brigitte se sentait incapable de quitter son village ou même d’en parler à son conjoint. Toujours sous le coup de la menace, elle a laissé Jean-Claude Ouellet côtoyer ses enfants pendant plusieurs années. « Je regrette vraiment d’avoir exposé mes enfants à ce danger. Ça va toujours me hanter. »

En 2004, Brigitte a révélé son lourd secret à son conjoint, après dix ans de vie commune. L’homme fulminait. Il l’a implorée de dénoncer, mais pour elle, c’était impossible. La peur, toujours la peur. Son conjoint a dû ravaler sa rage et agir comme s’il n’était pas au courant. Désormais, ils étaient deux à partager le fardeau.

Tout finit par se savoir

La vérité a explosé en janvier 2009. C’était l’anniversaire de l’une de ses filles et Jean-Claude Ouellet était présent à la fête. Une dispute a vite éclaté entre son conjoint et son père. « Mon conjoint a dit qu’il n’avait jamais agressé sexuellement ses filles, contrairement à lui. Mon père savait qu’il avait été démasqué. Il est parti chez lui pour revenir armé de deux fusils de chasse et les poches pleines de balles. »

La police est venue arrêter le forcené, maîtrisé in extremis par ses proches. L’enquêteur, qui a vite compris que Brigitte était une victime, lui a fortement suggéré de dénoncer. Quatre mois plus tard, elle a porté plainte.

Cette révélation a créé une onde de choc dans la famille. « Ma mère était catastrophée. Depuis deux ans, elle n’était plus avec mon père parce qu’il se montrait menaçant, mais là, c’était impardonnable. Elle a coupé tout contact avec lui et m’a appuyée à 100 %. » Il a aussi fallu expliquer la vérité aux enfants. « Ce fut un moment très pénible. Je devais leur faire comprendre ce qui m’était arrivé tout en trouvant les bons mots parce qu’ils étaient encore petits. »

Les procédures judiciaires ont duré un peu moins de trois ans. Pour Brigitte, ce fut une éternité, d’autant plus qu’elle subissait les pressions de certains membres de sa famille élargie pour retirer sa plainte. Jean-Claude Ouellet a plaidé coupable aux chefs d’accusation d’inceste et d’agression sexuelle. Le 23 août 2013, il a reçu une peine de prison de 4 ans et 11 mois.

Une guérison très lente

Après sa dénonciation, Brigitte a entamé une thérapie avec médication auprès d’un psychologue et d’un psychiatre. Cette aide, qu’elle reçoit toujours, lui a apporté une certaine stabilité émotionnelle. « La thérapie m’a permis de prendre ma place comme individu. Après avoir été réprimée si longtemps, je découvrais enfin qui j’étais. Je prenais conscience de moi. »

La libération conditionnelle de Jean-Claude Ouellet en février 2017 a cependant porté un coup dur à Brigitte. Après une dépression, elle a dû être hospitalisée quatre jours en psychiatrie. « On ne guérit jamais complètement de l’inceste. Parfois, il suffit d’une situation, d’une odeur ou d’une phrase pour être replongée dans l’horreur. »

Plusieurs restrictions pesant sur lui, son agresseur n’a pas cherché à revoir Brigitte ni ses enfants. Après avoir été sur le qui-vive pendant des semaines, la femme a repris le dessus, lentement, mais sûrement. L’été dernier, sa petite famille s’est installée dans un autre village de la région. Malgré ce traumatisme, Brigitte Ouellet se dit satisfaite du chemin parcouru. « J’ai trouvé le courage de me tenir debout et je veux continuer à me battre pour moi et ma famille. Dénoncer est une dure épreuve, mais on en sort gagnante. »