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Le soir où la radio de Québec s’est mobilisée pour couvrir la tuerie de la Grande Mosquée

Mosquée Québec Attentat
Photo d'archives Annie T. Roussel

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Vers 19h45 le 29 janvier 2017, la centrale 9-1-1 est inondée d’appels de témoins rapportant avoir entendu des coups de feu tirés au Centre islamique de Québec à Sainte-Foy.

Les infos se mettent à circuler intensément sur Twitter, la source par laquelle tous ceux qui ont couvert l’événement ce soir-là en ont été informés.

«J’étais déjà au lit, malade comme un chien quand mon patron Pierre Martineau m’a rejoint», dit Jean-Simon Bui du FM 93.

L'animateur du FM93, Jean-Simon Bui
Photo courtoisie
L'animateur du FM93, Jean-Simon Bui

«Pendant que Mathieu Boivin et trois journalistes se dirigeaient sur les lieux de la tragédie, mes collègues Benjamin Aubert, Mathieu Boulay, Denis Langlois et Patrick Bégin se rendaient à la station. Tout juste avant d’entrer en ondes avec Patrick, on s’est dit : "Heille ! On a JAMAIS fait ça !".»

«Ça m’a fait réaliser jusqu’à quel point la radio est un sport d’équipe. On n’a jamais manqué d’invités, nous sommes demeurés en ondes jusqu’à 2h du matin en utilisant tous les moyens à notre disposition pour vérifier et contre-vérifier toutes les informations qui nous étaient acheminées, comme celle d’un prétendu second tireur d’origine maghrébine. Tu sais que tu vis les moments les plus intenses de ta carrière.»

Les faits saillants de cette soirée seront présentés en rediffusion lundi matin et midi au FM 93.

De son côté, Yannick Marceau de Radio X écoutait paisiblement la télé chez lui lorsque les réseaux sociaux se sont enflammés.

Yannick Marceau
Photo courtoisie
Yannick Marceau

«J’avais de mes auditeurs qui étaient sur place et qui m’informaient en temps réel. J’ai tout de suite appelé Dany Houle (le directeur de la programmation de Radio X) pour l’aviser de la situation et lui dire que je me rendais immédiatement à la station. Jonathan Trudeau était déjà en route. On a été rejoints par Laurence Gagnon et Alex Leblond. Martin Busutil s’est rendu sur place. Dominique Dumas était sur le point de débuter un match de hockey. Il est parti tellement vite qu’il n’a même pas pris le temps d’enlever tout son équipement de gardien de but !»

L’animateur de Marceau le soir a souvent eu recours à ses auditeurs pour l’informer et il a développé un bon lien de confiance avec eux, dit-il.

«Après avoir donné l’essentiel de l’information, mon premier réflexe a été d’ouvrir les lignes téléphoniques. Cela n’a jamais dérapé. J’ai été très touché par les appels d’auditeurs musulmans. Pendant toute la soirée, on a eu la force du nombre de nos auditeurs qui étaient partout et qui voyaient tout. Cela a été une belle démonstration de solidarité de nos auditeurs.»

À BLVD FM, l’animateur Marc-André Lord était pleinement conscient que la station, qui lutte pour faire sa place parmi les radios parlées de Québec, jouait sa crédibilité ce soir-là.

Marc-André Lord
Photo BLVD 102,1
Marc-André Lord

«Avec Dan Caron (le directeur des programmes) et la recherchiste Maude Boutet, nous avons décidé de faire un bilan le plus rapidement possible. "Voici ce qui se passe, voilà ce que l’on sait." On avait sur le terrain un journaliste recrue, Pierrick Lacroix, qui était super efficace et qui n’avait peur de rien. Il a fait un excellent travail ce soir-là.»

Pour Marc-André Lord, cela a été l’occasion de sortir de sa zone de confort.

«Tu travailles avec ton casque d’écoute sur une oreille, le son de RDI dans l’autre en regardant les informations qui défilent sur Twitter, tout ça pendant que tu parles. C’est toute une expérience. À l’époque ce n’était pas un réflexe d’aller s’informer au 102,1. On voulait montrer qu’on est sérieux avec l’information et je crois que l’on a réussi. Je me souviens d’avoir dit en ondes: "Je sais pas combien de temps ça prendra avant qu’on blâme les radios de Québec." Ça aura été moins de 24 heures.»

À Radio Énergie, c’est l’ex-journaliste Frédéric Audet qui était en ondes.

Frédéric Audet
Photo Courtoisie
Frédéric Audet

«J’écoutais Tout le monde en parle en suivant mon compte Twitter, comme tout journaliste ! Quand j’ai vu l’information transmise par Radio-Canada, je me suis précipité vers la station. Comme j’habite à Beauport, je n’oublierai jamais la vue du barrage policier à l’entrée du pont de l’Île d’Orléans. Je me suis dit: "Mais qu’est-ce qui se passe ? L’attentat s’est produit à Sainte-Foy et il y a une opération policière à l’Ile d’Orléans ?" Je me demandais s’il y avait eu un ou plusieurs attentats.»

Il se souvient d’être arrivé à la station en réalisant, tout à coup, que les journalistes ne savent généralement pas manipuler l’équipement complexe permettant d’aller en ondes

«C’est là que j’ai vu arriver l’animateur Maxime Tremblay. Il n’avait pas été appelé mais il savait qu’il serait utile. Il nous a sauvés. Puis, quand j’ai pensé à appeler Jérôme Landry, j’ai su qu’il était déjà sur place. Il a prouvé ce soir-là qu’il est une vraie «machine de radio». Il était informé, vulgarisait parfaitement, n’hésitait jamais. C’était impressionnant. Josée Morrissette faisait de la recherche depuis son domicile et le directeur général de la station, Daniel Tremblay, de chez lui également, me relayait constamment de l’information dont une cruciale : Quelqu’un avait créé un faux compte de l’agence de presse Reuter sur Twitter. Daniel m’en a avisé juste avant que l’on ne diffuse une fausse information. Il a été très alerte. Quand tu mêles religion, Québec et mosquée, tu sais que les risques de dérapage sont grands. C’était très préoccupant.»

Il dit avoir mis un certain temps avant de bien réaliser que la tragédie se passait ici, chez nous.

«Quand tu vois passer des messages de sympathie des maires de New-York, Paris ou qu’ Europe 1 appelle pour parler à Jérôme Landry, tu comprends que c’est un événement à portée vraiment internationale.»

Enfin, une cassure s’est faite pour Frédéric Audet ce soir-là.

«Un journaliste témoigne de ce qu’il voit et de ce qui l’entoure. Après les événements, je me suis dit : "C’est assez. L’actualité impose son rythme à ma vie depuis trop longtemps. Je dois partir avant la fin de 2017".»

Il a quitté la radio à peine 6 mois plus tard, après 20 ans à l’antenne.

Enfin, à Radio-Canada, c’est le chef d’antenne du bulletin télé de 18 heures, Bruno Savard, qui s’est spontanément rendu à la station de la rue Saint-Jean.

Bruno Savard
SIMON CLARK / JOURNAL DE QUEBEC
Bruno Savard

«Nous sortions à peine de table, après le souper d’anniversaire de ma fille quand une amie a transmis un message à ma conjointe pour qu’elle me demande des informations au sujet "du tireur près de l’Ile d’Orléans". Je crois que c’est la première fois depuis l’invention du téléphone intelligent que je n’avais pas le mien sur moi. Quand j’ai vu le déferlement de messages sur Twitter, j’ai immédiatement pris la direction de la station.»

Sur place, il a constaté qu’il y avait déjà un important branle-bas en cours. Guillaume Dumas était en direction de l’Ile d’Orléans, Alexandre Duval était déjà sur place et Pascale Lacombe était au centre de crise. Quelques décisions importantes devaient alors être prises, la première étant sur quelle tribune devait-on diffuser l’information. La télé, la radio ou le web? Puis, comment le faire. Bruno Savard dit avoir insisté pour que l’on privilégie la radio et qu’il soit en studio et non sur les lieux de l’événement, comme on le fait à la télé.

«Je n’avais pas à me substituer à Alexandre Duval qui a peut-être été le premier journaliste sur place et qui faisait un travail impeccable.»

Même si l’information émanant de Radio-Canada circulait depuis deux heures sur le web, des contraintes techniques empêchaient l’équipe de journalistes de prendre l’antenne même s’ils étaient prêts. Il faut savoir qu’en cette ère technologique, dans les stations liées à des réseaux bien structurés, on ne peut plus entrer en ondes simplement en ouvrant notre micro lorsque les émissions proviennent de Montréal par exemple. La reprise de la diffusion locale n’est plus une opération simple.

«Lorsque nous avons débuté notre émission, vers 22h, nous étions déjà au-delà de la nouvelle elle-même. Nous avons déplacé nos interventions graduellement vers ce qui se passait au centre de crise où se sont rassemblées les familles des victimes de la fusillade. Le travail de l’animateur devient alors de permettre aux personnes touchées de s’exprimer tout en les protégeant contre elles-mêmes. L’émotion est telle que l’emportement est facile.»

Le point de presse conjoint de la Sureté du Québec, du premier ministre et du maire de Québec ne cessant d’être reporté pour finalement être tenu vers 3h du matin, Bruno Savard et son équipe ont passé la nuit complète en ondes, jusqu’à l’arrivée de Claude Bernatchez à 5h30. Dans de telles situations, on ne sent plus la fatigue.

«La nuit a passé comme un éclair. J’ai eu l’impression d’être en ondes 5 minutes. Je me souviens avoir quitté la station, être retourné chez moi pour me rafraîchir, puis être rentré au travail où j’ai poursuivi ma journée jusqu’à 23h. Je n’oublierai jamais que le vendredi de cette semaine-là, Boufeldja Benabdallah (le vice-président du centre culturel islamique de Québec) quittait les studios de Radio-Canada. Alors que je lui tendais la main pour lui dire "bon courage", il m’a devancé et dit "Merci". Je lui ai demandé pourquoi et il m’a répondu qu’il avait apprécié la qualité du travail que nous avions fait depuis les événements. C’était très touchant.»

Bruno Savard est le seul des animateurs en ondes ce soir-là qui avait déjà eu une expérience préalable dans ce genre de situation.

«Je remplaçais l’animateur de l’émission matinale en direct à RDI le matin de l’attentat de Boston. C’était un peu la même dynamique ; une émission qui se développe rapidement pendant que tu l’animes. Ce matin-là, j’avais le son d’une station de Boston dans mon oreillette. Je devais donc faire, à l’occasion, de la traduction simultanée en direct. Quand tu es journaliste, tu te prépares toute ta vie à des émissions comme celles-là.»

Radio-Canada fera d’ailleurs une émission spéciale à la radio animée par Louise Boisvert à 14h lundi sur Ici Première (106,3) et une émission spéciale animée par Bruno Savard sera diffusée à la télé Ici Québec lundi soir à 18h.

On peut imaginer que lors d’un événement d’une pareille importance, ce sont immédiatement les personnalités les plus connues qui sont dépêchées en ondes. Cela n’a pas été le cas lors de la tuerie à la Grande Mosquée. Outre Jérôme Landry à Énergie et Bruno Savard qui a temporairement abandonné la télé pour la radio, ceux qui ont informé le public ont été ceux qui ont eu le réflexe et pris l’initiative de se rendre à la station dès qu’ils ont été informés de la situation.

L’efficacité est passée avant la notoriété.