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Dopage sportif: la chasse aux tricheurs olympiques est ouverte

Dans son laboratoire à Laval, Christiane Ayotte lutte depuis plus de 30 ans contre le fléau du dopage sportif

Christiane Ayotte lutte depuis plus de 30 ans contre le dopage dans le sport, elle qui est la directrice du laboratoire de l’INRS à Laval.
Photo Martin Alarie Christiane Ayotte lutte depuis plus de 30 ans contre le dopage dans le sport, elle qui est la directrice du laboratoire de l’INRS à Laval.

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Les Jeux olympiques de Pyeongchang s’amorceront vendredi et on se demande bien combien de cas de dopage seront rapportés. Car les tricheurs font partie du paysage olympique depuis cinq décennies et rien ne permet de croire que les choses soient sur le point de changer radicalement.
 
Certains athlètes défient les règles du jeu. Ils ne se gênent pas pour consommer des substances illégales dans le but d’améliorer leurs performances et ils augmentent par le fait même leurs chances de grimper sur le podium.

Lors des Jeux olympiques d’hiver présentés, en 2014, à Sotchi, la Russie s’est livrée à un système de dopage institutionnalisé. Ce système a été mis au jour dans un rapport du Canadien Richard McLaren émis à l’été 2016 et qui a mené à la disqualification, par le Comité international olympique, de plusieurs médaillés russes à ces Jeux.

Un dossier chaud

Ce dossier est toujours chaud 18 mois plus tard à la suite d’une récente décision du Tribunal d’arbitrage du sport d’annuler les suspensions à vie de 28 athlètes russes, parmi les 39 qu’on soupçonnait de s’être livrés à du dopage, en raison de preuves jugées insuffisantes.

C’est un combat incessant contre ce fléau et l’une des sommités mondiales dans ce domaine travaille dans un vaste laboratoire à Laval. Il s’agit de Christiane Ayotte, directrice du laboratoire de contrôle du dopage sportif de l’INRS-Institut Armand-Frappier depuis 1991.

Le Journal de Montréal a eu l’occasion de visiter les lieux et on a été en mesure de constater que les tests sont de plus en plus perfectionnés, ce qui n’empêche toutefois pas des athlètes de certains pays de dénicher des façons de déjouer les contrôles, aidés par leurs pharmaciens rusés.

La tricherie avec un grand T

Christiane Ayotte a encaissé un dur coup lorsque les résultats du rapport McLaren ont été dévoilés, peu de temps avant la présentation des Jeux d’été en 2016.

« D’apprendre qu’un système de substitution d’échantillons d’urine était en place aux Jeux de Sotchi m’a enragée parce je découvrais, comme tout le monde, l’étendue de cette manipulation, de cette supercherie faite avec la complicité de l’État », raconte-t-elle dans son bureau.

« Je me suis sentie bernée en prenant connaissance des manigances de Grigory Rodchenkov, directeur du laboratoire antidopage de Moscou. On parle de plus de 1000 athlètes russes qui se sont dopés au fil des ans. C’est énorme, poursuit-elle. En Russie, le dopage existe depuis longtemps.

« Les athlètes russes se font offrir de grosses récompenses (voiture de luxe, somme d’argent) s’ils parviennent à remporter des médailles aux Jeux. Ça les pousse à tout faire pour atteindre ces objectifs, au détriment de leur santé.

« Les succès des athlètes russes aux Jeux de 2014 étaient d’une importance capitale pour le pays hôte et c’est ainsi qu’a été mis sur pied un système d’échange d’échantillons d’urine au laboratoire de Sotchi qui laissait croire que leurs athlètes étaient tous propres ».

Une lutte sans fin

Même si Christiane Ayotte n’en était pas à sa première désillusion, il n’est pas question qu’elle baisse les bras.

« Je suis une idéaliste, mais ce n’est pas parce qu’il est difficile d’enrayer le fléau du dopage qu’il faut abandonner la lutte », raconte celle qui se réjouit que le siège social de l’Agence mondiale antidopage reste à Montréal.

« Il faut poursuivre cette bataille contre les drogues de performance parce qu’elles sont parfois administrées dans l’ignorance des athlètes et qu’elles profitent à des gens mal intentionnés. Il faut que ça devienne de plus en plus difficile de se doper sans se faire prendre.

« Nous sommes plus efficaces qu’auparavant pour détecter les substances interdites et c’est frustrant lorsqu’on voit des organisations qui dénichent des façons de déjouer le système, comme l’ont fait les Russes à Sotchi. »

Un autre désenchantement

Mme Ayotte était heureuse d’apprendre la nouvelle lorsque le CIO a décidé de bannir le comité olympique russe des Jeux de Pyeongchang. Les athlètes de ce pays qui ont été jugés « propres » pourront toutefois concourir à ces Jeux sous un drapeau neutre.

Elle a vécu un désenchantement jeudi dernier en apprenant que le Tribunal arbitral du sport a décidé d’annuler la suspension à vie imposée à plusieurs athlètes russes, les preuves d’utilisation de méthodes de dopage étant insuffisantes.

« C’est décevant, mais je ne suis pas vraiment surprise de ce revirement de situation, car le rapport McLaren a analysé la tricherie des Russes de façon globale et non pas de façon individuelle », a réagi Christiane Ayotte, avant d’apprendre lundi que le CIO a rejeté la demande de 13 athlètes russes de prendre part aux Jeux de Pyeongchang.

Ce dossier complexe nuit à la crédibilité du mouvement olympique, à son avis, et elle se dit étonnée du silence des athlètes de renom.

« J’aurais cru qu’un plus grand nombre d’entre eux auraient livré leurs commentaires sur le sujet. Ça m’a déçue. »

LE CAS BEN JOHNSON UN TOURNANT

La disqualification du sprinteur canadien Ben Johnson pour dopage aux Jeux olympiques de 1988 à Séoul fut un premier cas majeur au laboratoire de contrôle de l’INRS à Laval.
Photo d'archives AFP
La disqualification du sprinteur canadien Ben Johnson pour dopage aux Jeux olympiques de 1988 à Séoul fut un premier cas majeur au laboratoire de contrôle de l’INRS à Laval.

Avant d’agir comme directrice du laboratoire de contrôle du dopage de l’INRS à compter de 1991, Christiane Ayotte était déjà l’emploi du centre de dépistage à titre d’associée de recherche et elle a vécu de près l’énorme controverse soulevée par le test positif du sprinteur Ben Johnson aux Jeux olympiques de 1988 à Séoul.

« Ç’avait été un gros scandale, une très grosse histoire dans les médias à travers le monde alors que le clan Johnson se disait victime de complot, rappelle Mme Ayotte en grimaçant. Du jour au lendemain, Ben Johnson était descendu de son piédestal. À son retour au pays, il n’était plus reconnu comme un athlète canadien, mais plutôt comme un athlète dopé originaire de la Jamaïque. »

« L’année 1988 fut un tournant important dans la lutte contre le dopage. C’est là qu’on a commencé à pousser fort pour s’améliorer dans nos analyses d’échantillons, ajoute-t-elle. Les tests sont devenus si perfectionnés aujourd’hui. On détecte des substances minuscules dans l’urine des athlètes dont les échantillons sont envoyés à nos bureaux. Malgré tout, il est difficile d’enrayer complètement le dopage. »

Les tricheurs semblent malheureusement conserver une longueur d’avance sur les instances de contrôle.

Le Canada s’impose

Christiane Ayotte est fière de dire que le Canada s’impose parmi les meneurs mondiaux dans la lutte contre le dopage sportif.

« Un seul athlète ayant pris part aux Jeux de 2010 à Vancouver a été pris en défaut lors d’une seconde analyse, comparativement à une quarantaine pour les Jeux olympiques précédents à Pékin. »

Elle n’a pas oublié les premiers cas de dopage dont elle a été témoin au laboratoire, comme ceux de deux haltérophiles canadiens (dont le Québécois Jacques Demers) aux Jeux panaméricains de 1983 à Caracas, qui ont été pris en défaut pour avoir utilisé des stéroïdes anabolisants.

« Les athlètes ne comprenaient pas alors pourquoi on les traitait de tricheurs. Ils faisaient ce qu’on leur disait de faire, avec l’accord des autorités sportives », rappelle-t-elle.

Elle a été estomaquée lorsqu’elle a appris que le fils de l’un de ces deux haltérophiles s’est fait prendre en défaut à son tour. À ses yeux, il faut éviter que des ex-athlètes qui se sont adonnés au dopage se retrouvent dans un rôle d’entraîneur.

« Il faut éduquer les jeunes sur les dangers d’utiliser des substances illégales pour améliorer leurs performances, a commenté Mme Ayotte. Il faut les sensibiliser dès l’adolescence en allant les rencontrer dans nos écoles. Le travail d’éducation doit commencer à la base. »

Christiane Ayotte en capsules

Sa principale crainte comme directrice du laboratoire

« On n’a pas le droit de se tromper lors de nos tests, surtout lorsqu’on pense aux salaires astronomiques que touchent notamment les joueurs de baseball et de basketball, souligne Christiane Ayotte. On a de la pression. Il faut que les contrôles soient impeccables. Chaque analyse prend entre 10 et 15 jours, car il faut tout vérifier deux fois, question de ne pas commettre la moindre faute. S’il fallait qu’il y ait un test positif erroné, ce serait désastreux pour notre laboratoire, qui est l’un des plus importants au monde. Je cesserai de travailler le jour où je ne pourrai pas garantir les résultats effectués dans notre laboratoire. »


La conservation des échantillons

« On les garde dans d’immenses congélateurs durant 10 ans. Ça en prend de la place ! On doit les conserver au cas où il faille refaire des tests plusieurs années plus tard, lorsque les méthodes de détection évoluent. C’est ainsi que des médaillés des Jeux de Pékin en 2008 et de Londres en 2012 se sont fait prendre pour dopage lors d’une nouvelle analyse de leurs échantillons. »


De l’intimidation

« J’ai déjà subi des menaces de la part d’entraîneurs, qui me disaient qu’en dévoilant un test positif, j’allais détruire la vie de leur athlète. On me disait même que l’athlète pourrait aller jusqu’à commettre un suicide. Je suis une scientifique et non pas une policière. Aucun athlète ne veut être accusé de tricherie, mais il doit vivre avec les conséquences de ses décisions. »


Le baseball

« Parmi tous les sports auxquels nous sommes associés pour les tests antidopage à notre laboratoire, c’est le baseball majeur qui nous tient le plus occupés. La MLB a augmenté la cadence des tests ces dernières années. Le baseball a le plus gros programme de tests antidopage. »


La retraite approche

« J’occupe le poste de directrice du laboratoire de contrôle du dopage sportif de l’IRNS depuis 1991 et oui, la retraite pointe à l’horizon à l’âge de 62 ans. Il est temps de préparer la relève et de passer le flambeau à des plus jeunes que moi. Ce n’est pas le talent qui manque au laboratoire. Pour une rare fois, je ne serai pas présente aux Jeux de Pyeongchang. Je me limiterai à faire les tests dans notre laboratoire à Laval. Lors des Jeux olympiques d’été à Rio, j’ai trouvé que le rythme de travail avait été infernal. »


On a toujours le choix

« Les athlètes ont toujours le choix de dire non aux drogues que les médecins leur proposent pour améliorer leurs performances. Ces médecins et entraîneurs n’ont pas les intérêts des athlètes à cœur, car il y a toujours des effets secondaires à la prise de produits dopants. C’est toutefois difficile de stopper ce fléau. C’est un reflet de la société. Les gens sont prêts à essayer toutes sortes de produits pour contrer les effets du vieillissement, ou encore pour maigrir. On nous dit qu’une petite opération, ou encore une petite pilule peut tout corriger. Les gens sont victimes de leur vulnérabilité. »


Par la base

« Il faut s’attaquer au problème du dopage en commençant par la base, soit dans les couches inférieures du sport. Il y a des jeunes qui utilisent des produits dopants à l’école et ils finissent par prendre la place des athlètes qui respectent les règles. Tout cela mène à du dopage effectué à l’extrême, à un très haut niveau. C’est tellement évident dans certaines disciplines sportives que je ne suis plus capable de les suivre à la télévision. Ces histoires de dopage à grande échelle sont en train d’attaquer la marque même du Comité international olympique. Ça va faire mal lorsque de gros commanditaires ou d’importants réseaux de télévision laisseront tomber le CIO. »

Les principales étapes des tests

Christiane Ayotte lutte depuis plus de 30 ans contre le dopage dans le sport, elle qui est la directrice du laboratoire de l’INRS à Laval.
Photo Martin Alarie

1. Réception des échantillons par une porte sécurisée à l’arrière qui permet aux compagnies de livraison de laisser les colis envoyés au laboratoire de l’INRS à toute heure du jour. Une section est réservée aux tests d’urine et une autre aux tests sanguins. « On ne connaît jamais l’identité des athlètes dont les échantillons sont envoyés à notre laboratoire, précise Christiane Ayotte. Cela assure toute objectivité dans nos analyses. Ça peut être le meilleur au monde dans une discipline comme ça peut être un athlète méconnu. On découvre l’identité de l’athlète uniquement s’il échoue à un test antidopage et qu’il nous contacte par la suite pour exiger une seconde analyse. »


Christiane Ayotte lutte depuis plus de 30 ans contre le dopage dans le sport, elle qui est la directrice du laboratoire de l’INRS à Laval.
Photo Martin Alarie

2. Les analystes recueillent les échantillons et c’est le début du processus de possession, au cours duquel chaque détail dans l’analyse doit être respecté à la lettre. « On s’assure que les échantillons demeurent toujours en notre possession dans cette zone à accès très restreint », souligne-t-elle.


Christiane Ayotte lutte depuis plus de 30 ans contre le dopage dans le sport, elle qui est la directrice du laboratoire de l’INRS à Laval.
Photo Martin Alarie

3. On passe à la première étape de dépistage afin de détecter la longue liste de drogues et de médicaments qui sont interdits. « Il faut notamment différencier la testostérone produite naturellement par le corps humain de celle qui est ajoutée par l’entremise de produits illégaux », explique Christiane Ayotte.


Christiane Ayotte lutte depuis plus de 30 ans contre le dopage dans le sport, elle qui est la directrice du laboratoire de l’INRS à Laval.
Photo Martin Alarie

4. Après une seconde confirmation des résultats des tests, les flacons sont transférés dans la salle des procédures, où les échantillons sont purifiés le plus possible pour en arriver à des échantillons très concentrés.


Christiane Ayotte lutte depuis plus de 30 ans contre le dopage dans le sport, elle qui est la directrice du laboratoire de l’INRS à Laval.
Photo Martin Alarie

5. Plusieurs échantillons sont conservés dans des congélateurs au cas où il faudrait refaire des tests plusieurs années plus tard, lorsque les méthodes de détection ont évolué. « On conserve, sous cadenas, les échantillons des tests déclarés positifs durant une période de quatre à cinq ans », mentionne Mme Ayotte.