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Des policiers-acteurs qui dérangent les vrais acteurs

De plus en plus de membres des forces de l’ordre tirent des revenus de tournages télé comme 19-2 et Unité 9

visite du tournage de 19-2 au poste de quartier 46
Photo d’archives, Ben Pelosse Cette scène de la série 19-2 a été tournée en décembre 2013. Le réalisateur Podz fait appel à plusieurs véritables policiers en tant qu’acteurs.

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Des comédiens professionnels se plaignent que de plus en plus de vrais policiers leur «volent» le travail en étant payés pour endosser l’uniforme dans des films et des séries télé.

District 31, 19-2, Unité 9, Victor Lessard, Mémoires vives, Blue Moon, Fugueuse, De père en flic, Bon Cop, Bad Cop : autant de téléséries et longs-métrages policiers qui devraient donner du boulot aux acteurs professionnels.

Sauf que ces rôles seraient de plus en plus souvent occupés par de vrais agents de la paix.

Notre Bureau d’enquête a recueilli les griefs de huit membres de l’Union des artistes (UDA) et de son pendant anglophone, l’Alliance of Canadian Cinema, Television and Radio Artists (ACTRA).

Ils ont tous exigé de ne pas être identifiés pour éviter de figurer «sur une liste noire dans ce milieu compétitif». Nous avons pu confirmer leur identité et leur appartenance à l’UDA.

«Nous sommes des comédiens qui gagnons notre vie avec des troisièmes rôles, des seconds rôles parlés, parfois des premiers, de la figuration, beaucoup de publicités. Mais nous ne sommes plus capables de faire notre job», se plaint l’un d’entre eux.

Salaire, retraite et assurances

Uniquement à la Ville de Montréal, 34 policiers se sont déclarés acteurs en 2017, soit six de plus que l’année précédente.

«Ils volent nos jobs, carrément», affirme un comédien professionnel.

«Eux, ils ont déjà un salaire, une caisse de retraite, des assurances collectives. Nous, on n’a pas de filet de sécurité, pas droit au chômage et nos assurances collectives sont en fonction de notre salaire annuel qui ne cesse de baisser», affirme un des acteurs qui a requis l’anonymat.

Les artistes estiment se faire enlever «le pain de la bouche» par des gens qui s’achètent «des chalets, des condos en Floride», qui envoient «leurs enfants dans des camps de soccer en Italie», etc. «C’est ce dont ils discutent entre les tournages.»

Ils ont leur agence

Au banc des accusés, selon les artistes que nous avons rencontrés: l’agence Police Action, spécialisée dans les scènes policières. Cette agence est dirigée par le policier à la retraite Richard Champagne.

«[Les producteurs] lui demandent de leur envoyer cinq, dix, vingt policiers pour un tournage. Et l’agence fait appel à de vrais policiers plutôt qu’à des comédiens.»

Joint au téléphone, M. Champagne nous a dit pouvoir compter sur une banque de plus de 200 policiers.

«Les productions québécoises comme les productions américaines veulent des scènes d’action crédibles. Quand vient le temps de dégainer, pointer une arme, passer des menottes, la meilleure chose, c’est d’engager des vrais policiers qui sont devenus membres de l’UDA et de l’ACTRA», nous a-t-il confié.

Police Action touche 10% des cachets de ses membres. Dans une lettre qui leur a été adressée à la fin de l’année dernière et dont nous avons obtenu copie, M. Champagne précise que l’agence a contribué à plus de 75 productions l’an dernier.

Le double emploi est autorisé chez les syndiqués

Les policiers syndiqués ont le droit d’avoir un double emploi au Québec, ce qui n’est pas le cas des cadres.

«Le double emploi comme comédien est autorisé et c’est le choix du policier», explique l’inspecteur Jean Trudel, de la police de Québec (SPVQ).

«Le policier qui tourne le jour et qui prend la patrouille la nuit ne constitue pas un cas problème. On ne considère pas qu’il est plus fatigué qu’un autre policier. Il y a des gens en autorité qui sont à même de juger si un policier est bien disposé ou non à faire son quart de travail», assure le porte-parole du SPVQ.

Il ajoute que l’argent n’est probablement pas la motivation première de ces policiers comédiens. Ceux qui estiment être payés insuffisamment «ont l’occasion de faire du temps supplémentaire. Il y a tellement d’activités dans la Ville de Québec qu’il y a énormément de temps supplémentaire à faire».

Cafouillage sur l’A-13

L’article 117 de la Loi sur la police encadre le double emploi chez les policiers. Ils ne peuvent occuper la fonction d’huissier, d’agent de recouvrement, d’agent de sécurité et toute activité en lien avec la Régie des alcools, des courses et des jeux.

Par contre, les cadres de tous les corps de police au Québec ne sont plus autorisés à occuper un deuxième emploi depuis l’an dernier. Le ministre de la Sécurité publique, Martin Coiteux, a mis un terme à cette pratique après l’embouteillage monstre qui a laissé 300 automobilistes coincés sur l’autoroute 13 à Montréal en mars, lors d’une tempête de neige.

Le responsable des opérations, ce soir-là, à la Sûreté du Québec, le capitaine Michel Lapointe, se trouvait au même moment chez le notaire dans le cadre de son emploi de courtier immobilier, avait révélé La Presse.

Des dizaines de cas

À Montréal

204 policiers déclarent un double emploi, dont 34 se disent acteurs.

À Québec

96 policiers déclarent un double emploi, dont 6 se disent acteurs.

Sûreté du Québec

283 policiers déclarent un double emploi, dont 5 sont membres de l’UDA.

► La Loi sur la police oblige tout agent qui occupe un autre emploi à le révéler à son directeur, avant le 1er avril de chaque année.

Policiers ou acteurs ?

visite du tournage de 19-2 au poste de quartier 46
Photo courtoisie

Sur cette photo prise après un tournage de la populaire série 19-2, quatre des onze acteurs sont aussi des policiers actifs. Un est policier retraité et un autre est douanier.

Policier, comédien et agent immobilier en même temps

Si de nombreux policiers ont un double emploi grâce à leur boulot d’acteur, l’un d’entre eux a même un triple emploi.

Le cas du policier Jean-François Sénécal, membre de la police de Montréal, a retenu l’attention de notre Bureau d’enquête.

Une photo prise sur le plateau de la télésérie 19-2, diffusée sur les ondes de Radio-Canada, nous le montre en veston-cravate en compagnie de 10 comédiens, dont trois autres policiers actifs et un retraité.

Le cliché de M. Sénécal apparaît d’ailleurs également sur des affiches du courtier immobilier Royal-Lepage à Boucherville.

Joint au téléphone, il nous a brièvement expliqué qu’il était capable de jongler avec trois emplois.

«On a du temps. On est capable de composer avec ça. Mon premier emploi est policier. Mais on a le droit de faire ce que l’on veut quand on n’est pas à notre travail. Là, présentement, je suis à mon travail, alors je dois raccrocher», a-t-il commenté.

L’UDA se dit impuissante

La présidente de l’Union des artistes (UDA), Sophie Prégent, se défend de fermer les yeux sur le phénomène grandissant des policiers-acteurs.

«[Les dirigeants de l’UDA] font 100 000 $ et plus et ils n’en ont rien à foutre, de notre réalité», a lancé un comédien qui a requis l’anonymat, de peur de ne plus trouver de travail, et qui espère secouer les colonnes du temple.

Des sources du milieu artistique ont confié à notre Bureau d’enquête que le phénomène des policiers-acteurs se serait accentué à partir de la série Omerta, à la fin des années 1990.

En entrevue, Mme Prégent dit ignorer combien de policiers sont maintenant membres de son syndicat. «Il faudrait qu’on leur demande et nous ne le faisons pas. Pas juste avec les policiers, mais avec nos 8500 membres actifs», explique-t-elle.

L’UDA pourrait-elle soumettre des noms de ses membres aux producteurs afin de favoriser les simples comédiens au détriment des vrais policiers?

«On n’a pas le droit de faire ça. Je suis à la tête d’un syndicat qui défend des conditions minimales des artistes. Je ne suis pas là pour faire de la distribution de rôles, pas du tout», se défend Mme Prégent.

«Ils prennent la chance»

L’entente de l’Association québécoise de la production médiatique (AQPM), qui encadre les téléséries et les films, n’oblige pas les producteurs à recruter dans la banque des membres actifs de l’UDA.

«Les gens d’Aetios ou Zone3 ou Xcom ou Attraction, peu importe le producteur, s’ils trouvent un policier qui n’a pas de formation, mais qui sait super bien jouer, c’est eux qui prennent la chance de l’engager», ajoute Mme Prégent.

Le producteur et réalisateur Daniel Grou, mieux connu sous le pseudonyme Podz (19-2, Minuit le soir), engagerait souvent de véritables policiers sur ses plateaux. Il a été impossible d’obtenir sa position officielle puisqu’il est actuellement en tournage hors du Québec.

Selon des acteurs interrogés, plusieurs producteurs préféreraient embaucher de «vrais» policiers parce qu’ils seraient plus malléables que les comédiens professionnels.