/misc
Navigation

Peut-on vraiment contrôler la vente de cannabis en ligne?

Poste POT
Martin Chevalier / JdeM Pour un reportage l'an dernier, nous avions fait livrer des bonbons au pot par Poste Canada. Certains colis contenaient aussi du cannabis séché. Aucun n'a été intercepté.

Coup d'oeil sur cet article

Je n’ai jamais acheté de pot au square Berri, à Montréal.

Quand on avait 16 ans, on se préoccupait peu du taux de THC ou même de la présence de pesticide, mais on se disait que le pot acheté devant le métro Berri-UQAM devait être shooté au Ajax.

C’était notre façon bien approximative, mais non moins réelle, d’exprimer notre souci de ne pas fumer n’importe quoi. Tout comme on se disait que la bière du Café Campus, les soirs de pichets à 6$, c’était surement du gaz d’avion.

Pour acheter du cannabis au milieu des années 90, on pageait un vendeur. Il fallait le faire signaler et rester près du téléphone. Notre grande peur était que notre mère réponde à l'appel et que le gars au bout du fil, immanquablement bête comme ses pieds, dise : «ouin, quelqu’un m’a pagé pour du weed».

Les années ont passé et il n’a jamais été vraiment difficile de trouver quelqu’un qui savait où acheter...du moins selon mes "sources" bien au fait du dossier. On ne connait pas tous un dealer. Mais on a tous dans son entourage un Snake-Mike.

Snake-Mike (OK, ce n’est pas son vrai nom, mais mon ami a accepté de me parler à la condition qu’il choisisse son nom d’emprunt) est un trentenaire avec un emploi stable. Il est responsable, sportif et propre de sa personne. C’est aussi un fumeur de pot régulier.

Partout où il a habité, il ne lui a jamais fallu plus d’une semaine pour trouver un vendeur.

Snake-Mike est le un gars à qui tu peux demander de t’arranger ça pour avoir un peu de pot over the counter.

Il y a quelques mois, il a vécu une petite révolution : il a découvert la vente en ligne.

Des dizaines et des dizaines de dispensaires virtuels vendent du pot en ligne au Canada. Ils sont peut-être illégaux mais ils opèrent en toute quiétude.

Les commandes sont livrées par Poste Canada et le colis arrive dans une boîte blanche sans logo. L’adresse inscrite est généralement une boîte postale de Colombie-Britannique. Aucune livraison n’a jamais été interceptée.

Ça correspond pas mal à ce que j’avais constaté dans mes reportages où j’avais commandé des bonbons et du cannabis séchés en ligne.

J’ai déjà demandé à Postes Canada de m’accorder une entrevue à ce sujet. La société de la Couronne a refusé et a même rejeté ma demande d’accès pour connaître les quantités de cannabis saisies au cours des 10 dernières années. 

Simple et efficace

Les avantages de l’achat en ligne sont assez nombreux, selon Snake-Mike.

«J'aime pas qu'un dealer vienne chez moi et que les voisins puissent le voir, et aussi, c'est dull d'attendre après quelqu'un, m’explique-t-il. Par la poste c'est super efficace.» [Snake-Mike, on l'aura compris, est aussi le genre de gars qui dit encore "c'est dull"]

Les suggestions du vendeur sont aussi parfois assez sommaires : intérieur, extérieur. En achetant en ligne, on a le détail des taux de THC et de CDB, notamment.

«J'aime la variété de produits et la précision dans la description, ça me semble fiable et aussi on a vraiment un bon éventail pour prendre des produits adaptés : douleurs musculaires, anxiété, récréatif», ajoute-t-il.

J’ai aussi un autre ami qui a testé le magasinage de pot en ligne, sensiblement les mêmes raisons que Snake-Mike

«La seule chose qui était bizarre est le paiement e-tranfer. Ça m’a chicoté un peu. Et j’ai eu peur que mon courrier soit intercepté», a-t-il expliqué. Le colis est bien arrivé, il a été déçu par la qualité des produits.

Fumeur occasionnel, il ne pense pas commander de nouveau sur les sites illégaux mais compte bien essayer le site de la Société québécoise du cannabis (SQC).

Snapchat, la nouvelle pagette

Lorsque le pot sera légal, chaque province aura son système de distribution. Au Québec, il y aura 15 boutiques de cannabis et possiblement jusqu’à 150 d’ici trois ans, si le projet de loi du gouvernement libéral est adopté.

La SQC sera aussi autorisée à vendre en ligne, ce à quoi s’oppose la Coalition Avenir Québec.

Le PQ est d’accord avec la vente en ligne, mais avec obligation d’aller chercher son colis en succursale.

Quand j’expose les positions des partis politiques à Snake-Mike, il rit fort. Même à jeun.

Pour ceux qui doutent encore de la facilité avec laquelle on peut acheter du pot, je vous invite à regarder le reportage de Tabloïd où un journaliste se commande son stock par Snapchat.

Snake-Mike résume la position de beaucoup de consommateurs. «Le gouvernement devra me donner une aussi bonne variété de produits et un aussi bon service pour que je fasse le switch vers eux», dit-il.

«Anyway, mon dispensaire me charge déjà la TPS alors je me dis que l'État en profite déjà», ajoute le philosophe.

Contrôler la vente en ligne

Lors de l’étude du projet de loi sur le cannabis, l’entreprise Merrco a présenté, le 30 novembre dernier, une platerforme pour encadrer la vente en ligne.

Si la SCQ adoptait leur système, elle pourrait, par exemple, empêcher les clients de dépasser une certaine limite d’achat de cannabis par mois. Le projet de loi limite effectivement la quantité de cannabis à la maison à 150 grammes.

Les vérifications sur l’identité pourraient aussi être faites en demandant le numéro d’assurance sociale des clients pour s’assurer que la personne est bien majeure, a expliqué l'entrepreneur Martin Leroux. En les écoutant, ça l’air bien sécuritaire.

Mais le député du PQ Sylvain Pagé a alors soulevé un point important. «Est-ce que c’est légal de demander un NAS pour une transaction ?».

La suite est plutôt cocasse, mais en résumé la réponse est : «je sais pas si légal, mais on le fait».

Je ne veux pas m’avancer, mais je pense que les gars qui opèrent les dispensaires virtuels dorment sur leurs deux oreilles, en ce moment. La vente en ligne du marché noir ou gris a encore de beaux jours devant elle. Mais pour le vendeur du square Berri, ça, c’est moins sur.


*Pour ceux qui veulent la réponse sur le NAS

Seuls quelques ministères et programmes gouvernementaux (provinciaux et fédéraux) sont autorisés à exiger le NAS.

«Votre employeur, le ministère du Revenu du Québec, l’Agence des douanes et du Revenu du Canada et Hydro-Québec peuvent exiger votre N.A.S. ainsi que tout autre organisme public justifiant la cueillette par une loi ou un règlement», peut-on lire sur le site québécois de l’accès à l’information.

«Certaines organisations demandent le NAS pour des raisons n’ayant rien à voir avec la déclaration de revenus – souvent parce qu’il s’agit d’un moyen simple de confirmer l’identité d’une personne», ajoute le Commissariat à la vie privé du Canada.

Si ce n’est pas illégal, ce n’est pas recommandé. Et surtout :«On ne peut vous refuser un produit ou un service en raison de votre refus de fournir votre NAS lorsqu’il n’est pas exigé par la loi.»

Donner son NAS pour acheter du weed ? Ça ne se fait pas. Et même le gars du square Berri respecte ça.