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Donald Trump veut son gros défilé militaire

Donald Trump veut son gros défilé militaire
AFP

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Fantasme militariste d’un autocrate en puissance, gaspillage inutile de fonds publics ou coup de génie politique? L’idée de Donald Trump de tenir cette année une immense parade militaire, c’est un peu tout ça à la fois.

Le 14 juillet dernier, Emmanuel Macron a réussi sans le savoir un exploit sans précédent. Il a permis au président Donald Trump de soutenir son attention de façon ininterrompue pendant toute la durée de la traditionnelle parade militaire du 14 juillet. Comme un enfant émerveillé devant la collection de petits soldats de son nouveau copain, Donald Trump ne pouvait détourner son regard du défilé des militaires et de leur quincaillerie rutilante. Sa réaction immédiate : moi aussi j’en veux une parade militaire!

Je ne m’aventurerai pas ici à commenter la pertinence du défilé des Champs Élysées. La tradition a parfois ses raisons que la raison ne connaît pas. Les Français songeraient-ils à établir la pratique aujourd’hui si elle n’était pas déjà plus que centenaire? Pas sûr. Dans ce genre de choses, le contexte a son importance et personne ne doute que dans le contexte actuel aux États-Unis, la signification d’un défilé militaire ne pourrait pas être séparée de la personnalité de celui qui souhaite en commander la tenue. Comme disent bien des observateurs exaspérés de la politique américaine par les temps qui courent : «It’s all about Trump.»

Lubie autocratique et gaspillage de fonds publics

Comme je l’écrivais dans ma chronique d’hier, les signes du penchant autocratique du président Trump ne manquent pas. On sait aussi que Trump a toujours eu une fascination pour les militaires depuis ses études secondaires dans une académie militaire privée (mais cette fascination n'était pas suffisante pour l'inciter à servir lui-même pendant la guerre du Viêtnam) et qu'il aime s'entourer d'ex-généraux à la Maison-Blanche ou faire la pose avec des soldats en uniforme. En fait, quand Donald Trump parle de tenir un défilé militaire, très peu d’observateurs croient que sa seule et unique motivation est de permettre l’expression de la gratitude du peuple américain envers les membres de ses forces armées et ses vétérans. Les événements qui permettent d’exprimer cette gratitude ne manquent pas: pratiquement toutes les assemblées publiques aux États-Unis, qu’il s’agisse de réunions de conseils municipaux, de défilés du 4 juillet ou d’événements sportifs, comportent un moment d’appréciation pour les militaires et les vétérans. Ce qui ne figure pas dans ces occasions, c’est la quincaillerie. Tant mieux!

D’ailleurs, il convient de rappeler qu’un défilé à la mesure des ambitions de Trump coûterait des dizaines, voire des centaines, de millions de dollars et entraînerait un chamboulement complet des opérations normales des bases situées à bonne distance de Washington. Je ne suis pas un spécialiste de l’administration militaire, mais j’imagine facilement le cauchemar logistique de l’affaire.
Outre les coûts, les critiques contre le projet de Trump ne manquent pas de souligner que si le président prétend s’inspirer du défilé français, les parallèles qui viennent plus immédiatement à l’esprit pour interpréter sa volonté d’exhiber sa quincaillerie pour démontrer son pouvoir sont les régimes autocratiques de la Russie, la Chine ou la Corée du Nord. Le sénateur républicain de la Louisiane, John Kennedy—qu’on ne peut certes pas accuser d’être un peacenik de gauche—a très bien résumé l’objection fondamentale au projet de Trump:

Je traduis : «Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. La confiance est silencieuse. Les insécurités sont bruyantes. Quand on est le pays le plus puissant de l’histoire de l’humanité on n’a pas besoin de faire l’étalage de cette puissance, comme le font la Russie, la Corée du Nord ou la Chine. Et nous sommes le pays le plus puissant de l’histoire de l’humanité. Tout le monde le sait et il n’y a aucun besoin de le crier sur tous les toits. Je crois que nous démontrerions notre confiance en restant discrets et en ne faisant pas ce genre de chose.»

Plus direct, le Navy Seal  Robert O’Neill, celui qui affirme avoir appuyé sur la gâchette pour éliminer Oussama ben Laden (rappel: il est aussi un républicain plutôt conservateur), a résumé sa perception de la chose ainsi:

L’amiral James Stavridis, ex-commandant en chef de l’OTAN, résume bien ce genre de point de vue lorsqu’il affirme que les militaires américains méritent mieux que la «grosse parade de Trump» et que missiles américains devraient rester à leur place, dans les silos. Dans un sondage informel et non scientifique de ses lecteurs (des militaires pour la plupart), le magazine Military Times a trouvé que 89% des répondants s’opposent à un tel défilé.

Un coup de génie politique ou encore un échec?

Pourtant, l’ordre a bel et bien été donné au Pentagone de planifier une grande parade militaire à Washington et Donald Trump et son secrétaire à la Défense n’ont donné aucun signe qu’ils songent à abandonner l’idée. Selon la logique politique qui anime la plupart des actions du président, ce genre d’événement patriotique à grand déploiement serait une occasion de plus de dépeindre ses opposants comme de mauvais patriotes qui s’opposent à l’expression de la gratitude envers les militaires. Mieux, comme il serait étonnant que le défilé de Trump ne donne pas lieu à une d’énormes contre-manifestations, ce serait l’occasion de montrer à la prétendue «majorité silencieuse» de bons patriotes américains que les critiques de Trump sont de mauvais patriotes. Comme on l’a vu avec la controverse autour des joueurs de football qui s’agenouillent pendant l’hymne national, rien de tel pour mobiliser la droite que des images de protestataires (préférablement noirs), qui heurtent la sensibilité nationaliste du bon peuple.

Enfin, pendant la préparation de ce grand défilé symbolique, toute l’attention sera immanquablement dirigée vers ce nième volet du show de téléréalité de la présidence Trump qui en profitera pour continuer son entreprise de démolition des politiques sociales, des institutions représentatives américaines, et des engagements internationaux des États-Unis. En cette année électorale, il sait très bien que très peu de membres du Congrès oseront élever la voix pour l’empêcher d’assister à un défilé à la mesure de son égo. Si Donald Trump veut son gros défilé, il l’aura. Ce défilé s’avérera-t-il un coup de génie politique ou une erreur monumentale pour le président? Comme dirait Trump lui-même : «On verra.»

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM