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Hantée par le suicide de sa fille: «Le milieu stigmatise les étudiants»

Mireille Racine compte sur la présence de son autre fille Raphaëlle D’Amours. Celle-ci est la joie de vivre de sa mère depuis le suicide d’Anne-Sophie (en médaillon).
Photos Annie T. Roussel et courtoisie Mireille Racine compte sur la présence de son autre fille Raphaëlle D’Amours. Celle-ci est la joie de vivre de sa mère depuis le suicide d’Anne-Sophie (en médaillon).

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La mère d’une étudiante en médecine de Québec qui s’est suicidée lance un cri du cœur afin que cesse «la culture malsaine de la performance» dans les universités ainsi que dans le milieu de la santé.

«Ce chemin-là l’a amenée à se démolir. C’est vicieux», affirme en entrevue au Journal la mère éprouvée Mireille Racine, dans le cadre de la semaine de prévention du suicide.

Deux ans et neuf mois se sont écoulés depuis le suicide de sa fille, Anne-Sophie d’Amours. Toujours bouleversée, Mme Racine essaie de comprendre ce qui a pu mener sa brillante jeune fille à s’enlever la vie.

Le rapport du coroner rendu public cette semaine recommande à la faculté de médecine de l’Université Laval d’apporter plusieurs modifications à sa formation (voir autre texte). «C’est pénible... la lecture du rapport du coroner démontre comment l’anxiété de performance a mené Anne-Sophie à la paralysie, à ne pas faire confiance en son milieu et à l’étouffer dans le silence et la souffrance», indique, émue, Mme Racine.

Elle revient sur la crise qui sévit présentement en santé avec l’exemple des infirmières à bout de souffle et des médecins de famille qui sont étouffés par les quotas de patients.

«Le milieu est malade. Il faut que nos dirigeants aient le cœur à la vie», laisse-t-elle tomber, ajoutant que le milieu «stigmatise» les étudiants et les médecins.

Point de bascule

Anne-Sophie a réussi son baccalauréat avec mention. «J’ai reçu son diplôme par la poste après son suicide», a relaté Mme Racine, froissée par le geste.

C’est durant les stages que tout s’est détérioré. Dans deux de ses trois premières évaluations, elle a reçu une mention «limite», indiquant qu’elle devait gagner en vitesse.

Son évaluation mentionne également qu’elle est «perfectionniste» et «minutieuse». Mme Racine soutient que sa fille était «hantée» par la peur d’être exclue du programme de médecine. «Elle aimait prendre son temps et prendre soin des patients», a-t-elle raconté, soutenant qu’elle ne comptait pas ses heures afin de compléter plus de dossiers. Elle partait travailler à 5 h du matin et rentrait après 23 h.

Le maître de stage devait informer le directeur du programme afin qu’il puisse rassurer l’étudiante. Cependant, les semaines passaient et elle n’avait aucune nouvelle. «Elle a fait une psychose à cause de ça», croit Mme Racine.

«Ses pairs disent qu’il n’est pas bien vu de prendre des congés, de limiter ses heures de travail. Ce sont des perceptions ancrées. Compétition et performance obligent, a relaté Mme Racine. D’un côté, on lui disait qu’elle était trop lente et de l’autre qu’elle en faisait trop et qu’elle ne connaissait pas ses limites, relate Mme Racine. Elle était rongée par l’angoisse.»

«Nous réinventer humainement»

Aujourd’hui, malgré les dommages collatéraux que le suicide de sa fille a causés (perte d’emploi, rupture, dépression), Mireille Racine souhaite parler par devoir de mémoire pour sa fille.

«Nous devons nous réinventer humainement. Mais surtout, parlons, car notre société perd sa richesse... elle perd ses humains.» Elle souhaite maintenant que l’Université Laval applique rapidement les recommandations du coroner.

Le suicide au Québec

  • 3 suicides par jour
  • 70 tentatives par jour

Une «apparence de problème systémique»

À la suite du suicide d’une jeune étudiante en médecine, le Bureau du coroner recommande à l’Université Laval de revoir les politiques d’évaluation de stage afin d’atténuer les sources d’anxiété, de compétition et d’exclusion.

Dans 12 pages bien documentées, la coroner Andrée Kronström revient sur les derniers mois de la jeune stagiaire de 23 ans qui s’est enlevé la vie en mai 2015. Comme pour la majorité des suicides, de nombreux facteurs ont mené au geste d’Anne-Sophie, a expliqué la coroner en entrevue au Journal.

Néanmoins, elle met l’accent sur les politiques et les outils de la Faculté de médecine pour encadrer ses étudiants en médecine. Me Kronström affirme qu’il y avait une «apparence» de problème systémique axé sur la performance. Toutefois, son rôle n’est pas d’enquêter sur ce sujet.

Politiques incomprises

Il semble que les politiques d’évaluation soient mal comprises et que l’obtention d’une mention «limite» est perçue comme «catastrophique» et nuirait à l’obtention de la spécialité convoitée. Me Kronström écrit que l’étiquette «d’étudiant en difficulté» stigmatiserait l’externe qui aurait peine à se faire choisir.

Elle souligne que les externes ne doivent pas dépasser 10 heures de travail et d’université par jour, pour une limite de 55 heures par semaine. Or, la coroner mentionne que certains étudiants de la cohorte d’Anne-Sophie rencontrés «semblaient vivre dans un climat de compétition et ont une forte propension à être compulsifs». Aussi, il ne serait pas bien vu de prendre des congés et de limiter les heures de travail.

«Les étudiants et les maîtres de stage ne suivraient pas la politique, car ils l’ignoreraient ou ne se sentiraient pas obligés de la respecter», explique Me Kronström.

Cette investigation sera transmise à la rectrice de l’Université Laval, à l’ombudsman de l’établissement, mais également à toutes les facultés de médecine du Québec.

Séjour en psychiatrie

Enfin, elle souligne dans son rapport que le suicide d’Anne-Sophie est survenu deux jours après un séjour en psychiatrie, où elle avait été internée. Mais, alors que la psychiatre qui s’occupait d’Anne-Sophie a dû s’absenter, un autre psychiatre a décidé de mettre fin à son séjour. «Ce facteur m’apparaît extrêmement préoccupant», a mentionné la coroner.

D’ailleurs, le psychiatre qui lui a donné son congé a fait l’objet d’une plainte au Collège des médecins et il a consenti à restreindre son champ de pratique et à faire l’objet d’une évaluation.

Des sentinelles pour déceler les gens en détresse

La coroner Andrée Kronström incite tous les établissements de santé à implanter le réseau de sentinelles en recourant à la formation donnée par l’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS). À ce sujet, Le Journal s’est entretenu avec Lynda Poirier du Centre de prévention du suicide de Québec.

Qu’est-ce qu’une sentinelle­­­ pour pré­venir le suicide?

C’est comme la formation RCR en milieu de travail, mais pour déceler les gens qui ont besoin d’aide et qui pourraient être suicidaires. C’est accepter de recevoir la bonne information sur le suicide. On outille les gens pour qu’ils soient plus à l’aise d’aborder la question avec quelqu’un qui semble suicidaire.

Qui sont ces personnes­­­?

Des gens dans tous les milieux. Certains s’affichent, ils sont connus. Le milieu de travail va aussi encourager les gens à s’afficher. Comme pour le RCR, plusieurs peuvent être sentinelles. Ils ne deviennent pas des intervenants. Ils deviennent en réalité une courroie de transmission vers l’AQPS.

Est-ce que le réseau de la santé est plus propice à la détresse psychologique et aux idées suicidaires?

Nous sommes dans une société de performance où tout va très vite. Nous sommes dans une société où la santé et les services sociaux sont en réorga­nisation, alors oui, ça entraîne du stress et les gens du réseau le disent. Ça devient un facteur aggravant pour plusieurs personnes. Mais le suicide, ce n’est pas le seul facteur.

Est-ce que les universités sont outillées pour faire face à cette détresse?

Avec les exigences, le contingentement et les stages, est-ce que le soutien est toujours adéquat? Par moment, mais pas tout le temps. Certains sont plus résilients que d’autres et vont passer plus facilement au travers des exigences d’études en santé, alors que d’autres auraient besoin de plus de soutien.

Si vous avez besoin d’aide

Ligne québécoise de prévention du suicide:

Jeunesse, J’écoute: