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La plus belle cérémonie

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PYEONGCHANG | C’est la cérémonie d’ouverture de Jeux d’hiver la mieux réussie et la plus émouvante de ma carrière. Et ça remonte aux Jeux d’hiver de Sarajevo en 1984 si je veux comparer. Pour les Jeux d’été, il faut remonter jusqu’à Montréal en 1976.

Je m’étais dit que jamais rien ne pourrait battre Sotchi, il y a quatre ans. Que les Russes, les grands spécialistes de cette cérémonie de masse du temps des Spartakiades communistes, avaient mis la barre à un niveau insurpassable.

Un message fulgurant

Hier soir, à Pyeongchang [tôt le matin au Québec], on a eu droit à tout. L’histoire de cinq enfants – bons comédiens en plus, les p’tits vlimeux ! – parcourant à la fois l’histoire et la philosophie de la vie en Corée, une fabuleuse démonstration des éléments virtuels que la technologie coréenne peut atteindre, une musique à la fois prenante et apaisante inspirée des traditions coréennes et aussi follement K-Pop qui fait danser encore plus loin que l’Asie et, en plus, on a eu droit à un émouvant symbole politique d’un moment magique où les sœurs ennemies et encore en guerre des Corées du Nord et du Sud avaient le même drapeau blanc de l’unification et où deux joueuses de hockey, Jong Su-hyon du Nord et Park Jong-ha pour le Sud sont montées vers la vasque pour tendre une même flamme à une grande olympien­ne qui a allumé la flamme olympique.

Le message était fulgurant, c’est le cas de le dire.

À part Donald Trump et son vice-président Mike Pence qui a boudé un souper protocolaire auquel participaient des gens de la Corée du Nord, tout le monde a compris que cette trêve dans une guerre qui dure depuis 1950 devrait se changer en vraie paix.

Une soirée inoubliable

On pense parfois que les événements auxquels on assiste sont inoubliables. C’est douloureusement faux. J’ai couvert la cérémonie d’ouverture à Sarajevo dans une ville divisée entre les églises et les mosquées à une époque où la Yougoslavie existait encore et était communiste. À part des soldats vêtus de blanc, j’ai tout oublié. Il ne me reste que les médailles d’or de Gaétan Boucher, les conversations avec Jean Perron et la pizzéria Gaj, où Boucher avait fêté sa conquête de médailles.

De Calgary, je me rappelle le joyeux côté western et le chinook. La cérémonie d’Albertville, partie, celle de Lillehammer, à peine le fugace souvenir d’un froid terrible et de la belle neige dans le stade. De Vancouver, je me rappelle vivement le misérable canot bleu représentant le Québec et le mépris abominable du français. Puis, il y a eu Sotchi. Les couleurs, les danses, l’ampleur du spectacle. Ce que je croyais être le summum.

Mais à côté de Pyeongchang, que c’était froid ! Les Coréens ont réussi l’impossible. Réunir la terre, l’espace, l’eau, le feu et le métal en une seule histoire. Pourquoi pensez-vous que les enfants portaient du rouge, du vert et du bleu ? Et c’était un symbole bien primaire. Toute la cérémonie était remplie d’une riche symbolique que même un Martien aurait saisie. Harmonie, paix, amour.

La blessure

La présence des joueuses de hockey nord-coréennes dans l’équipe, la visite de la sœur de mon pote Kim Jung-un et sa poignée de main au président de la Corée du Sud, le moindre signe de réconciliation fait déjà les manchettes dans le monde. Mais vous devriez voir ce que ça représente pour les Sud-Coréens.

La trêve dans la guerre entre les puissances interposées, l’Union soviétique et la Chine communiste contre les États-Unis, n’a jamais été autre chose qu’une trêve. Les deux Corées sont donc encore en guerre. Il n’y a jamais eu de traité de paix.

Photo Réjean Tremblay

Il reste encore de vieux Coréens qui ont connu l’invasion de Séoul par les communistes et la riposte par les armées occidentales sous la gouverne des États-Unis. Ces vieux, souvent vénérés dans les sociétés asiatiques, rêvent encore de revoir un cousin ou un parent abandonné de l’autre côté de la « zone ».

Les Américains moyens pensent tous qu’ils ont gagné cette guerre. Je l’ai toujours pensé. S’cusez, il faut lire un peu la littérature coréenne pour apprendre le contraire. Au mieux, les deux parties sont retournées dans leur territoire. Et la zone démilitarisée le rappelle cruellement. Elle est tout près des Jeux, d’ailleurs.

Hier, je visitais une exposition de photos extraordinaires prises par un grand photographe sud-coréen. Deux d’entre elles sont insérées dans cette chronique. La Corée déchirée, la Corée blessée par deux systèmes philosophies et économiques, c’est aussi elle.

Photo Réjean Tremblay

Et en regardant les photos de la cérémonie en même temps que ces photos de frères ennemis qui parlent la même langue et partagent la même histoire du temps, vous allez comprendre pourquoi cette cérémonie sera inoubliable.