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Sondage: la moitié des décrocheurs disent avoir été victimes d’intimidation

Un sondage inédit permet de faire le portrait des décrocheurs et des jeunes à risque d’abandonner l’école

Quebec
Photo Stevens LeBlanc Joanny Cossette, qui a vécu beaucoup d’intimidation à l’école secondaire, a décroché à l’âge de 16 ans. Elle a fait un retour aux études l’an dernier à l’école alternative Le Milieu, à Lévis. Elle veut maintenant poursuivre ses études au cégep.

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La moitié des décrocheurs affirment avoir été victimes d’intimidation à l’école, révèle un sondage exclusif obtenu par Le Journal.

Ce coup de sonde inédit a été réalisé auprès de 1009 Québécois âgés de 18 à 34 ans qui ont décroché, déjà pensé sérieusement à abandonner l’école ou raccroché. Pour la firme Léger, qui a réalisé ce portrait, il s’agit d’une première. « Jamais auparavant on n’avait parlé aux jeunes qui ont eu une problématique scolaire », affirme son vice-président exécutif, Christian Bourque. Cette enquête a été réalisée dans le cadre des Journées de la persévérance scolaire, dont le lancement officiel a lieu aujourd’hui à Montréal.

La directrice de cette campagne nationale, Audrey McKinnon, n’est pas surprise par la proportion élevée de jeunes au parcours scolaire difficile qui affirment avoir été victimes d’intimidation (52 %). « Ça confirme ce que dit la recherche. Le phénomène d’intimidation a un impact assez important dans le vécu scolaire de la vie d’un enfant », affirme-t-elle.

L’intimidation est rarement le seul facteur qui pousse un jeune à décrocher, mais il peut peser lourd dans la balance, comme ce fut le cas pour Joanny Cossette, qui a abandonné l’école à 16 ans.

Au-delà des résultats scolaires

Parmi les autres raisons qui peuvent amener un jeune à décrocher, 75 % des répondants ont affirmé qu’ils s’ennuyaient à l’école et 51 % ont mentionné qu’il y avait des conflits dans leur famille. « Généralement, c’est un cumul de plusieurs facteurs qui vont faire en sorte que le jeune va se décourager », souligne Mme McKinnon.

Les résultats scolaires ne représentent d’ailleurs qu’une des pièces du casse-tête. Parmi les répondants, 47 % ont mentionné avoir des notes « passables » à l’école. Plus de 22 % des décrocheurs ont même affirmé que leurs notes étaient « bonnes » ou « très bonnes ». « Les résultats scolaires font partie de l’équation, mais ce n’est pas que ça, le décrochage scolaire », lance M. Bourque. L’appui des parents et des amis joue aussi un rôle déterminant.

Laissés à eux-mêmes

Parmi les décrocheurs, près de la moitié ont toutefois été laissés à eux-mêmes au moment d’abandonner l’école : 29 % affirment n’avoir reçu aucune aide et 14 % ne se rappellent pas en avoir eu. Il s’agit d’un chiffre « assez troublant », admet Mme McKinnon, qui amène à « se questionner sur notre capacité à les rejoindre ».

Cette dernière précise toutefois qu’il peut aussi arriver qu’un jeune n’aille pas chercher d’aide, même si elle est disponible.

« Souvent, le verbe décrocher se conjugue au singulier, ils vivent ça seuls, ajoute Christian Bourque. Mais du moment où quelqu’un dans l’entourage s’implique ou intervient, les chances de persévérer s’améliorent. »

Faits saillants du sondage :

  • 52 % ont été victimes d’intimidation
  • 43 % consommaient de l’alcool ou des drogues souvent ou à l’occasion
  • 28 % ont une condition ou un trouble (ex. : trouble du déficit de l’attention)
  • 75 % s’ennuyaient à l’école
  • 67 % aimaient l’école au primaire
  • 36 % n’aimaient pas l’école au secondaire
  • 47 % avaient des notes passables
  • 51 % vivaient des conflits dans la famille

Source : sondage Léger réalisé auprès de 1009 Québécois de 18 à 34 ans qui ont décroché, déjà pensé sérieusement à abandonner l’école ou raccroché.

Elle décroche après des années à se faire insulter

L’intimidation dont a été victime Joanny Cossette l’a en partie poussée à abandonner l’école à 16 ans.

Dès son arrivée au secondaire, la jeune fille s’est fait insulter quotidiennement en raison de son surplus de poids. On allait jusqu’à la menacer et la pousser dans des casiers. « Regarde la vache qui passe ». « Boulet de canon ». « Gros avion ». Les insultes étaient quotidiennes. « Je ne me sentais pas en sécurité. À la longue, ça joue sur le moral », lance Joanny.

C’était toujours « la même gang de sept ou huit » élèves qui s’en prenait à elle, raconte la jeune femme. Elle affirme en avoir parlé à des intervenants scolaires et même à la direction, sans que rien ne change. Un message laissé dans la boîte vocale du policier-école est resté sans réponse. « J’ai demandé beaucoup d’aide, mais j’étais une personne parmi tant d’autres », laisse-t-elle tomber.

Alors que Joanny est en troisième secondaire, sa mère tombe malade et doit être hospitalisée. Joanny a 16 ans et elle est l’aînée de la famille. Elle décide alors d’abandonner ses études pour travailler et s’occuper de son frère et de sa sœur. « De toute façon, je n’avais plus envie d’aller à l’école », lance-t-elle.

Une réalité très courante

Joanny est loin d’être la seule décrocheuse à avoir vécu de l’intimidation. À l’école alternative Le Milieu à Lévis, qu’elle fréquente depuis un an, sept des huit élèves ont aussi connu cette réalité. « La plupart de mes élèves ont pratiquement tous vécu la même affaire », affirme l’intervenante Annie Dumais.

Dans cette école pas comme les autres, des raccrocheurs retournent sur les bancs d’école avant de faire le saut vers l’éducation aux adultes ou en formation professionnelle. Le petit groupe, qui peut accueillir jusqu’à 15 élèves, est encadré par une enseignante et une intervenante. « L’accompagnement fait vraiment la différence », lance Joanny, qui est maintenant âgée de 20 ans.

Après avoir travaillé dans une garderie, la jeune femme s’est découvert une passion pour les enfants et veut maintenant poursuivre ses études au cégep, en éducation à l’enfance. « Quand j’ai quitté l’école, je savais que j’y retournerais, mais je ne savais pas quand et pour faire quoi, dit-elle. Mon expérience en garderie a été un déclic. J’ai vraiment découvert que c’était ma place. »

Penser abandonner dès le primaire

Près de 30 % des jeunes affirment avoir commencé à penser abandonner l’école dès l’âge de 13 ou 14 ans, ou même dès le primaire.

Parmi les jeunes interrogés dans le cadre du sondage réalisé par la firme Léger, 7 % ont pensé décrocher dès le primaire et 22 % à l’âge de 13 et 14 ans.

« On peut vraiment supposer que dès la cinquième et la sixième années, il y a des éléments qui s’installent dans la réflexion des jeunes alors qu’ils sont encore petits, à cet âge-là. C’est troublant », lance Audrey McKinnon, directrice de la campagne nationale des Journées de la persévérance scolaire, qui se déroulent du 12 au 16 février.

Il faut donc mettre davantage d’efforts pour lutter contre le décrochage très tôt dans le parcours scolaire, ajoute-t-elle : « On peut, dès le primaire, en travaillant ensemble, dépister ces jeunes-là et mettre en place des actions. »

Mme McKinnon souligne par ailleurs que les efforts doivent se poursuivre au secondaire, mais aussi après que le jeune a abandonné ses études, pour le ramener sur les bancs d’école : « Une fois que le jeune a décroché, ce n’est pas terminé. Ça ne se joue pas seulement entre 14 et 16 ans. Ça se joue avant et après également. »

Parmi les jeunes interrogés, 12 % ont décroché alors qu’ils étaient âgés de 15 ans, même si la fréquentation scolaire est obligatoire jusqu’à 16 ans au Québec. Près de 60 % des répondants ont abandonné l’école à l’âge de 16 ou 17 ans.

Aussi l’affaire des municipalités

Les résultats de ce sondage permettent également de rappeler que le décrochage n’est pas seulement l’affaire de l’école. Les municipalités ont aussi leur rôle à jouer, affirme Christian Bourque, vice-président exécutif de la firme de sondage Léger. Les décrocheurs ont rapporté avoir moins accès à des installations de loisirs que les jeunes qui ont raccroché ou persévéré dans leurs études.

« Il y a un message assez fort ici sur l’impact que peuvent avoir ces activités, que ce soit du sport ou de la culture, sur les jeunes qui vivent des difficultés », ajoute Mme McKinnon.