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Anesthésie salariale

La négociation sur la hausse de rémunération crée des tensions entre les médecins spécialistes et les médecins de famille.
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Lors de ma participation à Midi info, Michel C. Auger a posé une question plus que pertinente sur l’intérêt stratégique pour le gouvernement d’annoncer, maintenant, les résultats de la négociation avec les médecins spécialistes plutôt que de devoir se dépêtrer avec une telle nouvelle à quelques semaines des élections. Il est fort probable que cet aspect a été pris en considération en tassant Gaétan Barrette de la négociation pour aboutir rapidement à un résultat qui ne soulèverait pas de vague chez les médecins et dont les effets s’estomperaient avec le temps au sein de la population.

Cela prend tout de même beaucoup d’arrogance de la part d’un gouvernement de tenter de nous faire avaler, aujourd’hui, un règlement salarial plus que généreux pour les médecins spécialistes en voulant imputer la faute aux prédécesseurs ou en argüant l’irresponsabilité de l’opposition à ne pas respecter les engagements passés. Plutôt que d’être gêné du traitement royal servi à cette classe privilégiée de la société et d’y mettre un terme, le premier ministre, Philippe Couillard, prétexte que c’est François Legault qui a déclenché cette tendance à la hausse lorsqu’il était ministre de la Santé. Au chef du Parti québécois, qui l’invite plutôt à utiliser ces sommes par l’embauche de ressources en soins infirmiers et en soins à domicile, il se cache derrière la teneur d’un contrat négocié dans l’opacité et brandit les risques de poursuites juridiques de la part des spécialistes.

Jusqu’à présent, le gouvernement n’a convaincu personne de la justesse de sa position et perd la bataille de l’opinion publique. Nous pouvons également douter que la colère ira en s’estompant avant le jour du scrutin. Les stratèges libéraux ne semblent pas prendre la mesure du ras-le-bol de la population à l’égard du traitement des médecins et même à l’égard de leur profession. Si, jusqu’à présent, les médecins jouissaient d’une aura qui leur permettait les exigences les plus frivoles, force est de constater que les temps changent et que la population n’est plus aussi béate devant leurs caprices et la mollesse de nos gouvernants à leur égard.

Les médecins québécois sont parmi les mieux rémunérés dans le monde et c’était vrai avant toutes ces augmentations de la dernière décennie. La négociation entre docteurs- ministres et présidents-docteurs de fédérations syndicales, depuis une quinzaine d’années, les a bien servis et placés dans la stratosphère du 1% les plus riches. D’un autre côté, la perception des Québécois à l’égard de leur système de santé n’a cessé de se dégrader au cours de cette période au point où il devient l’objet quotidien de critiques et de scandales. Les gens ont de plus en plus l’impression qu’ils n’en ont pas pour leur argent et la réalité n’aide guère à leur faire penser autrement.

Le gouvernement libéral a renoncé à l’application de certaines sanctions qui reposaient sur l’atteinte d’objectifs. Il se présentera en élection sans que tous les Québécois aient leur médecin de famille, sans avoir eu un impact déterminant sur l’attente dans les urgences et sans avoir significativement réduit les délais pour une chirurgie. L’organisation du travail déficiente qui laisse certains patients à eux-mêmes et qui épuise les personnels en soins infirmiers et autres préposés s’ajoute au bilan négatif et ne risque pas de faire perdre la mémoire aux électeurs.

Le mode rémunération des médecins, la dispensation de leurs services et l’organisation du travail des autres ressources humaines nécessitent de sérieuses reconsidérations si on espère, un jour, pouvoir se comparer aux meilleurs systèmes de santé de la Planète.