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Humour et politique, duo amour haine

Humour et politique, duo amour haine
Capture d'écran vidéo Youtube

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Croyez-vous que la politique et l’humour font bon ménage ?

Si vous avez répondu « ça dépend », je partage votre opinion. En même temps, les deux ne peuvent vivre l’un sans l’autre.

La blague de Jean-François Lisée sur Manon Massé ne passera pas à l’histoire pour de bonnes raisons. Mais à la plupart des interventions humoristiques de Barack Obama, on applaudit.

Aussi vieux que l’humanité

L’humour politique a toujours été. C’est un phénomène aussi humain que celui du rapport de force d’un individu sur un groupe. Parfois ce sont les citoyens qui se moquent des dirigeants. Parfois les dirigeants se moquent du peuple. Parfois les décideurs s’attaquent entre eux.

On retrouve des traces d’humour politique jusque dans les hiéroglyphes égyptiens. Un artiste de l’ère pharaonique s’est moqué de son puissant Pharaon avec la flèche suivante, immortalisée dans un tombeau :

« Comment intéresser le Pharaon à la pêche ? Remplissez un bateau de jolies femmes habillées seulement de filets et il se jettera à l’eau. »

L’humour par les politiciens est également un phénomène aussi vieux que l’Humanité. Dans certaines cultures, l’art de l’insulte est même bien ancré dans la tradition. Au parlement britannique, par exemple, les meilleures boutades des élus les uns envers les autres sont de plus en plus étudiées par les historiens. Et les vidéos sont abondantes sur le Web.

Celle-ci par exemple :

Et l’histoire nous a prouvé que l’humour peut être un excellent outil politique, s’il est bien utilisé. C’est comme pour n’importe quel outil d’ailleurs : soyez maladroit avec un marteau et au mieux, vous vous taperez sur les doigts et, au pire, vous détruirez ce que vous êtes en train de construire, voire tuer quelqu’un.

L’autodérision

Des exemples ? Commençons avec ce qui fonctionne bien en général, soit l’autodérision. Il s’agit de prendre une caractéristique de soi qui, pour certains, pourrait être un signe de faiblesse, et la retourner pour en faire un avantage.

Ce que la recherche expose, c’est que l’autodérision chez les politiciens démontre une habileté d’équilibrer à la fois la confiance en soi, la notion de se savoir privilégié socialement, le culte du moi et l’humilité. Cet équilibre est recherché chez les dirigeants.

L’autodérision, selon les résultats de recherche conduites sur plusieurs décennies, recueille davantage de réactions positives que négatives de la part du public.

L’ancien président américain Ronald Reagan est passé à l’histoire sur ce chapitre. Il était d’un âge avancé lorsqu’il faisait campagne contre Walter Mondale en 1984. Alors que le modérateur du débat lui demande s’il aura la capacité physique de faire face à des crises comparables à la crise des missiles de Cuba, Ronald Reagan a répondu ceci :

« J’aimerais que vous sachiez que je ne ferai pas de l’âge un sujet chaud de cette campagne. Je n’exploiterai pas, pour des gains politiques, la jeunesse et l’inexpérience de mon adversaire. »

Avec brio, il a retourné l’argumentaire de sa vieillesse, qui favorisait son adversaire, en un argument massue pour sa légitimité présidentielle.

Et Reagan n’est qu’un politicien parmi une longue liste de ses semblables qui maniaient très bien l’argument humoristique. On peut penser à John F. Kennedy et à Winston Churchill. Ce dernier, un savant tacticien, se venta à plusieurs reprises que son plus grand exploit politique aura été de convaincre sa femme de l’épouser.

Chez nous aussi

Chez nous, malgré tous les défauts et toutes les critiques qu’on peut lui attribuer, Jean Charest est de loin l’un de nos politiciens qui a su naviguer le plus facilement dans les eaux de l’humour. On ne peut pas retenir de lui que sa triste blague au Salon Plan Nord qui, soit dit en passant, était bonne pour le public devant lui, mais terrible pour ceux dont il se moquait – et avec raison.

Personnellement, c’est son passage au Grand blond avec un show sournois qui m’a le plus marquée. À cette occasion, il se soumet complètement au jeu de l’émission, à sa caricature et à son sens de l’exagération, à partir de 3m30:

Mais l’autodérision, pour être réellement efficace, doit être authentique ou au moins « sonner » le plus franchement possible. Il est bien beau d’engager des auteurs humoristiques pour donner un peu de vie aux discours, mais tout comme pour les humoristes, il faut que le rendu soit naturel. Il faut qu’on sente le rythme. On ne peut pas réciter de l’humour. On ne peut pas le forcer non plus.

À la télé

Remettons la focale sur les émissions humoristiques pour un instant. Bien sûr que les politiciens qui y participent le font de manière scénarisée la plupart du temps. Que ce soit au Québec, aux États-Unis, en Angleterre ou en Australie. Et les politiciens savent qu’ils ont de très grandes chances d’en retirer un énorme capital de sympathie.

Mais ne s’improvise pas humoriste qui veut ! Stéphane Dion l’a appris à ses dépens : ce n’est pas en jouant au hockey dans la rue avec Infoman qu’il a gagné l’opinion publique. On ne peut pas s’imposer « comique », même quand on essaie dans un script.

Et l’humour mal utilisé peut détruire des carrières. Parlez-en à André Boisclair dont la participation à un sketch en 2006 a eu tout l’effet contraire espéré. Ou au ministre japonais Yoshio Hachiro dont la carrière a été très courte. En 2011, en visitant les lieux évacués suite au tsunami qui a fragilisé la centrale nucléaire de Fukushima, il s’est mis à blaguer sur la menace des radiations. Dans les deux cas, les blagues ont fait trembler toute la société politique de l’époque.

L’humour qui blesse

Et je vous épargne mes réflexions sur les Trump de ce monde, ce groupe repoussant dont font partie Silvio Berlusconi (Italie), Sebastián Piñera (Chili) et Recep Tayyip Erdoğan (Turquie). À ce stade, l’humour est plus que malsain. C’est un outil d’intimidateur, de dictateur. Un humour qui méprise femmes, minorités, lois, bon sens et éthique. C’est un rire, le leur, comme on les entend dans les films d’horreur. Et c’est ce qu’ils réussissent trop souvent à provoquer comme réactions : la peur et le dégout.

Voir ici pour Berlusconi :

Est-ce qu’on doit réprimander un politicien qui se prête au jeu humoristique ? Je ne le crois pas. L’humour est un canal communicationnel banal, ordinaire, en ce sens qu’on s’en sert tous et chacun, d’une manière ou d’un autre. Il n’y a rien de plus humain que l’humour. Pourquoi s’en passer ?

Et c’est aussi périlleux comme exercice. Surtout à notre ère du viral, de l’instantané et de la mémoire électronique. Une mauvaise blague peut circuler longtemps, en boucle, sur des millions de plateformes différentes, à toute heure de la journée. Encore une fois, parlez-en à M. Boisclair dont nous sommes encore aujourd’hui capables de récupérer le sketch sur le Web.