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«J’étais un orphelin et un ignorant»

Analphabète durant la majeure partie de sa vie, Robert Chauvette terminera son secondaire cette année

Robert Chauvette
Photo Chantal Poirier

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Presque toute sa vie, Robert Chauvette s’est senti exclu de la société. Privé d’éducation pendant sa jeunesse, cet orphelin de naissance a survécu d’un boulot à l’autre jusqu’au jour où il a perdu son emploi en raison de son analphabétisme. À 47 ans, il s’est retroussé les manches pour apprendre à lire et à écrire. Cette décision l’a transformé à tout jamais.

Au centre Gédéon-Ouimet, dans le quartier Centre-Sud, Robert Chauvette détonne du reste de ses camarades de classe, pour la plupart de jeunes adultes. Avec sa barbe grisonnante et ses épaisses lunettes, on pourrait confondre l’élève de 51 ans avec un enseignant. Mais ici, tout le monde connaît celui qui se fait affectueusement appeler Pépé. « Avant de mettre les pieds ici, j’étais un orphelin et un ignorant. Maintenant, je me sens neuf. Je suis entré dans la société après avoir été longtemps exclu. »

Une enfance difficile

Confié aux Sœurs grises dès la naissance, Robert Chauvette a grandi à la crèche de la Miséricorde de Montréal. À 8 ans, les services sociaux l’ont placé dans une première famille d’accueil. Ses tuteurs recevaient alors 49 $ par mois pour nourrir, vêtir et éduquer le petit Robert. « Ils ont gardé l’argent et m’ont envoyé travailler dans une ferme. Évidemment, je devais leur rapporter ce que je gagnais. Leurs enfants biologiques allaient à l’école et se faisaient gâter. Moi, je recevais la strappe si je n’étais pas assez rapide dans les travaux. »

De 8 à 18 ans, Robert Chauvette a connu 30 familles d’accueil qui l’ont toutes exploité, sans exception, dit-il. L’homme soutient qu’aucune d’elles ne lui a permis d’aller à l’école ni d’avoir un véritable foyer.

Laissé à lui-même à sa majorité, Robert Chauvette s’est rendu sur le pouce à Montréal avec 10 dollars dans les poches. Sans famille, sans ami, sans scolarité, il s’est vite retrouvé à la rue. « Je fouillais dans les vidanges des restaurants et je dormais sous les ponts. La carapace que je m’étais forgée durant mon enfance m’a permis de ne pas sombrer dans la maladie mentale ou la drogue. »

Quatre ans plus tard, un intervenant de l’organisme Dans la rue lui a trouvé un boulot comme plongeur dans un restaurant. Robert Chauvette s’est dépêché de trouver une chambre pour ne plus jamais devoir passer la nuit entre deux boîtes de carton.

Un quotidien fait de contraintes

À cette époque, le vocabulaire de Robert Chauvette se limitait à 300 mots. Dans ses temps libres, il se promenait dans les grandes surfaces et écoutait les conversations des clients dans l’espoir d’apprendre de nouveaux mots. « J’essayais d’associer les termes aux objets devant eux et je les répétais chez moi. »

Célibataire et sans enfants, celui qui se décrit comme un loup solitaire vivait dans la précarité la plus totale, dissimulant à ses employeurs et à ses collègues son analphabétisme. Lorsque le restaurant où il travaillait a fermé ses portes, Robert Chauvette s’est de nouveau retrouvé sans emploi, à 25 ans. Il a alors enchaîné divers boulots : gérant de station-service, gérant de club, portier, cuisinier, trieur dans un entrepôt, etc. « J’étais en mode survie. Je ressentais constamment l’angoisse qu’un beau matin on me renverrait dans la rue parce que j’ignorais lire et écrire. Garder mon job, garder ma chambre, c’est tout ce qui comptait. »

Robert Chauvette a appris à écrire son nom le jour où il a dû ouvrir un compte bancaire. Quand le commis s’est aperçu qu’il était analphabète, il a eu la gentillesse de guider la main de l’homme qui avait alors 35 ans.

Au pied du mur

Cependant, quelqu’un a fini par découvrir son secret. Robert Chauvette travaillait alors depuis quelques années dans l’entrepôt d’une chaîne de supermarchés. Il avait 46 ans. « Un nouveau directeur est entré en fonction et il s’est mis à éplucher tous les dossiers des employés. Quand mon tour est venu, il m’a demandé si j’avais des études. J’ai dû avouer que non. Mon poste a été aboli un mois plus tard. » Pour lui, la nouvelle a eu l’effet d’un coup de poing. « Je tremblais de peur et de rage. C’était comme si le sol s’ouvrait sous mes pieds. »

Robert Chauvette est tombé sur l’aide sociale. Conscient que la seule manière de retourner sur le marché du travail était de se scolariser, il a plaidé sa cause à Emploi-Québec. À force de persévérance, son nom a été ajouté à un programme qui lui donne une allocation de subsistance et lui paye 30 heures d’études par semaine. Il a pu également se louer un petit appartement près de la rue Ontario.

Après tant d’obstacles, Robert Chauvette a enfin vécu sa première journée d’école... à 47 ans. « Je n’ai rien compris de ce qu’a dit l’enseignante. À la fin du cours, je lui ai demandé une fiche avec l’alphabet pour pratiquer à écrire. Elle n’en revenait pas que je parte d’aussi loin ! » Son enseignante n’était pas la seule à être étonnée. Robert Chauvette suscitait beaucoup de curiosité parmi ses camarades. « Un jour, je leur ai raconté mon histoire. Leur regard a totalement changé parce qu’ils comprenaient tous les obstacles que j’avais surmontés pour en arriver là. »

Un nouveau départ

Comme s’il voulait rattraper le temps perdu, Robert Chauvette s’est donné corps et âme dans ses études, révisant ses notes et faisant ses cursives jusqu’aux petites heures de la nuit. Malgré les nombreux moments où il a douté de lui, ses efforts ont été couronnés de succès. En juin prochain, il aura complété son secondaire 5, un peu plus de quatre ans après son premier jour d’école.

Aujourd’hui, l’homme savoure toute la liberté que lui procure sa scolarité. « J’ai tellement appris. Je peux comprendre les produits que j’achète, saisir les subtilités d’une question et me défendre avec les bons arguments, mais surtout, je ne me sens plus rejeté. » Il est par ailleurs devenu un lecteur avide des albums de Tintin et d’Astérix.

Robert Chauvette considère désormais l’école comme sa deuxième maison. Responsable du café étudiant, « Pépé » gère sa petite équipe de bénévoles qui sert chaque matin des déjeuners à prix modiques pour les élèves du centre, un projet dont il est l’instigateur. « Ces jeunes-là ont grandi dans des milieux difficiles. Plusieurs me racontent leur histoire, et moi je les réfère aux bonnes personnes. Je ne voudrais surtout pas qu’ils aient à endurer ce que j’ai vécu. »

À quelques mois de compléter son secondaire, Robert Chauvette caresse désormais le rêve d’étudier à l’université pour devenir travailleur social, une vocation qui est née ici, quelque part dans les corridors du centre Gédéon-Ouimet. « Maintenant, je peux dire que j’ai enfin trouvé ma place dans la société. »