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L'angélisme olympique

L'angélisme olympique
Illustration Philippe Melbourne Dufour

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Esprit de solidarité, amitié, fair-play, joie dans l'effort, équilibre, respect : voilà quelques valeurs mises de l'avant par le Comité international olympique (CIO) pour définir le mouvement qu'il chapeaute. Des idéaux qui sont plus que louables. Pourtant, dans la pratique, le sport d'élite est loin d'être toujours aussi vertueux. Quand l'athlète entre en piste, il s'en va à la guerre, le couteau entre les dents, livrer une compétition féroce où les autres existent pour être battus. Une course à la performance extrême où l'être humain tente de se rapprocher de plus en plus de la machine et ne vise rien de moins que la perfection. Certains y laissent même leur santé physique et/ou mentale. Je suis passée par là...

J'aime les Jeux olympiques. Précision, j'en suis accro. Les bulletins d'information en continu du téléviseur de mon bureau ont laissé place aux épreuves olympiques... en différé. Je vibre, verse une larme, applaudis, rage en regardant les plus grands athlètes du monde aller au bout d'eux-mêmes.

Je suis comme ça depuis les Jeux olympiques de Sarajevo, où les performances de Gaétan Boucher ont transformé ma vie. C'était en 1984. Pendant les vingt années qui ont suivi, mon existence s'est vécue sur des patins à longues lames. Rien n'avait plus d'importance que mon entraînement et mes compétitions. J'étais si fière quand j'ai gagné ma place sur l'équipe canadienne afin d'entrer sur le circuit de la Coupe du monde et de participer au Championnat du monde. Ma carrière s'est arrêtée brusquement avant que je ne parvienne à réaliser mon rêve de participer aux Jeux olympiques. Mon corps et ma tête n'en pouvaient plus. J'étais épuisée.

Mais le sport d'élite, je connais. L'image que l'on vous vend de la grande fête de la collaboration sportive, d'un idéal universel pour un monde de paix, de liberté, de solidarité, de l'esprit sain dans un corps sain est pour moi dégoulinante de bons sentiments. Une devanture idéalisée qui travestit une autre réalité beaucoup plus sombre pour celui ou celle qui a accès aux vestiaires de ces «seigneurs des anneaux».

Un champ de bataille

Querelles, coups bas, intimidation entre athlètes, conflits larvés entre parents et organisations sportives, blessures physiques, surentraînement, abandon scolaire, abus de pouvoir, psychologiques ou sexuels de la part d'entraîneurs ; le sport d'élite est aux prises avec des enjeux fondamentaux qui se doivent d'être soulevés. Pour l'instant, on le fait à la pièce quand des cas patents font surface comme celui horrible de l'entraîneur de ski  agresseur Bertrand Charest ou de la nageuse Audrey Lacroix, qui s'est dite victime d'intimidation dans l'équipe canadienne de natation.

Mettre un frein à l'angélisme

Pourquoi ne pas offrir une couverture médiatique olympique qui expose les deux côtés de la médaille? Nous, les journalistes, le faisons lorsqu'il est question de politique, d'affaires ou de différents enjeux sociaux. Alors, pourquoi le sport d'élite est-il ainsi épargné? Pour ne pas briser le beau rêve dans lequel nous investissons tous beaucoup d'argent ; les parents, les organisations sportives, les états, les médias? Pour préserver l'image de nos athlètes, que l'on veut parfaite et qui se vend si bien? Ils ne sont pas parfaits les Olympiens. Personne ne l'est. Certains sportifs commencent d'ailleurs à rejeter ce lourd poids qu'on leur met sur les épaules et posent un regard critique sur cette course excessive à la performance, qui peut s'avérer destructrice.

Pas des êtres parfaits, ni des superhéros

«On dit presque au monde qu'on est parfait, et ce n'est pas vrai. C'est un mensonge. C'est hypocrite, malhonnête. Pas juste de dire ça aux gens, mais de se dire ça à soi-même aussi. C'est tough!», m'avouait, il y a quelques années, la médaillée olympique en taekwondo Karine Sergerie, que le rapport trouble au sport a menée au bord du suicide. Clara Hughes, six fois médaillée olympique en patinage de vitesse et en cyclisme, prévient, elle aussi, que le sport de haute performance peut être malsain à plusieurs niveaux. «La compétition attire des personnes qui sont capables de se pousser à des niveaux extrêmes», a déjà souligné la championne après avoir connu de sérieux problèmes de santé mentale. Sylvie Fréchette, médaillée olympique en nage synchronisée, m'a tenu des propos similaires à l'effet que les athlètes d'élite doivent se convaincre qu'ils sont des superhéros, des machines, des robots. S'avouer humain, c'est accepter de descendre au niveau du commun des mortels. Ouf! Pas facile d'être indulgent avec soi lorsque l'on vous accole l'étiquette d'un demi-dieu. Une telle pression est-elle vraiment un idéal à atteindre et à promouvoir?

Oser se questionner

Sans aucun doute, tous les compétiteurs qui prennent le départ à Pyeongchang méritent notre admiration pour leur persévérance, leur résilience et leur goût du dépassement. Les athlètes ont également un rôle social non négligeable en tant que modèles. Combien de jeunes, les yeux rivés sur les épreuves, sont inspirés à essayer un sport ou à s'engager plus sérieusement dans une discipline? Et même les plus âgés peuvent être incités à bouger davantage. En période olympique, l'envie d'enfiler mes chaussures de course et de prendre soin de ma santé monte d'un cran, pas vous?

Mon texte n'est qu'un humble plaidoyer pour plus de transparence, pour que l'on cesse d'être collectivement dopé par des images fausses de rêve idyllique, afin que l'on ose aborder enfin les enjeux sérieux que connait le sport d'élite. Un pavé dans la marre en cette période olympique pour tendre la main aux champions qui souffrent actuellement en silence et pour bien préparer les jeunes et leurs parents qui choisissent la voie du sport de haute performance comme outil de développement personnel.

Pour voir l’excellente entrevue du champion de ski acrobatique Jean-Luc Brassard à propos des Jeux olympiques, suivez ce lien

Pour en apprendre plus sur le sujet, je vous invite à écouter «Sport Partum» dans le cadre de l'émission Grands Reportages, sur les ondes de ICI RDI le mardi 27 février 20h, rediffusion à 25h (1h du matin).