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Armer les enseignants: l'idée stupide de Trump

President Donald Trump Addresses Conservative Political Action Conference
AFP

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Pour arrêter un méchant avec un fusil, ça prend un gentil avec un fusil. En réponse à la fusillade tragique de Parkland, le président américain Donald Trump a lancé l’idée que pour stopper les tueries de masse de ce genre, il faudrait armer les professeurs. C’est une idée complètement insensée qui annonce encore une impasse dans la lutte contre la prolifération des armes à feu aux États-Unis.

Après la tragédie de l’école de Floride où 17 personnes ont trouvé la mort, la réaction du président Trump est très révélatrice. Évidemment, il blâme son prédécesseur, même si Barack Obama avait effectivement présenté des propositions concrètes et réalistes suite à l’épisode de Newtown, que le Congrès républicain a systématiquement rejetées.

La solution logique serait un retour à l’interdiction des armes d’assaut, qui était en place de 1994 à 2004. Pendant cette période, le nombre de morts dans des fusillades de masse avait significativement baissé. Depuis 2004, ces statistiques funèbres ont dramatiquement augmenté et trois des dix plus importantes fusillades de l’histoire du pays ont eu lieu au cours des cinq derniers mois. Trump n’a rien fait suite aux événements de Las Vegas et Sutherland Springs, mais il se dit maintenant déterminé à agir. A-t-il des idées à lui sur les armes à feu? On dirait que non. Pour l’essentiel, il répète les slogans de la National Rifle Association (NRA) : il faut «durcir» la sécurisation des écoles.

Outre le fait qu’il y a un écart entre ce discours et les actions concrètes d’une administration dont le budget coupe substantiellement les fonds fédéraux pour la sécurité dans les écoles, cette approche repose sur une proposition d’encourager les enseignants à porter des armes dissimulées qui leur permettrait de riposter à d’éventuelles attaques, et donc de les prévenir.

Un million d'enseignants armés?

Bref, le président souhaiterait que 20% ou plus des enseignants portent une arme dissimulée, qu’ils reçoivent une formation et obtiennent un bonus salarial. C’est une proposition attrayante si on adhère à la logique primaire de Trump. Dans ses discours sur le sujet, le président évoque des scénarios tout droit sortis de films hollywoodiens. Face à un tueur qui surgit par surprise et tire plusieurs balles à la seconde d’une arme nettement plus puissante que la sienne, l’enseignant-héros garderait tout son sang-froid, il ou elle aurait le temps de sortir son arme de poing, la débloquer, la pointer et mettre l’agresseur hors d’état de nuire du premier coup—comme dans les vues.

Selon Trump, si un enseignant avait été armé, il aurait fait sauter la cervelle du tireur avant qu’il ait pu se rendre compte de ce qui lui arrivait («The teacher would have shot the hell outta him him before he knew what happened »).

Quand il a exposé sa vision devant l’auditoire de la Conservative Political Action Conference (CPAC), Trump a reçu une ovation debout. Pourtant, si on se donne la peine d’y réfléchir quelques minutes, cette proposition est profondément problématique, pour ne pas dire complètement stupide.

D’abord, même dans les mains d’un tireur expérimenté, une arme de poing ne fait pas le poids devant une arme d’assaut semi-automatique.  Ensuite, les statistiques policières démontrent que la grande majorité des tirs effectués par des officiers entraînés ratent leur cible (voir ici, par exemple). Petit problème: dans une école, ces projectiles perdus pourraient atteindre des élèves. Le scénario du héros suppose aussi qu’une personne minimalement entraînée trouverait le cran de réussir du premier coup ce que la plupart des policiers n’arrivent pas à faire dans des situations pour lesquelles ils ont à la fois l’entraînement et l’expérience. Il n’est pas du tout évident que les enseignants qui auraient des armes à leur disposition puissent s’en servir à bon escient. On ne sait jamais comment réagiront les gens dans une telle situation. À Parkland, le garde de sécurité armé chargé d’intervenir n’a pas osé s’approcher du tireur pendant la fusillade. Le président enjolive son histoire en disant que que cette responsabilité pourrait être confiée aux enseignants qui ont une expérience militaire, mais il s’agit d’une infime minorité des quelque 3,5 millions d’enseignants au primaire et au secondaire aux États-Unis (dont environ 75% sont des femmes).

Pour satisfaire la lubie de Trump, il faudrait donc que de 700 000 à un million d’enseignants acquièrent une formation exhaustive dans le maniement des armes et la réaction aux situations d’urgence. Pour leur donner un «bonus», disons de 1000$, il faudrait un milliard, sans compter les frais de formation. Il faudrait aussi acheter ce million d’armes, mais la NRA serait sans doute bien contente d’avoir ce nouveau marché captif.

Vers l'impasse

Ça n’arrête pas là. Imaginez le rapport élève-enseignant dans un contexte où ce dernier porte une arme à feu. Ça risque de créer un petit froid. Je vous laisse imaginer ce qui pourrait arriver si les esprits s’échauffent et qu’un élève qui perd le contrôle cherche à mettre la main sur l’arme, à moins que ce soit l’enseignant qui perde le contrôle. Et qu’arriverait-il si un tout-petit trouve l’arme accidentellement dans un tiroir? Pas étonnant que la grande majorité des enseignants américains ne veulent rien savoir de cette idée.

Que dire de l’effet dissuasif claironné par Trump? Depuis la tuerie de Columbine en 1999, 10 000 gardes de sécurité armés ont été affectés aux écoles primaires et secondaires américaines. Non seulement ça n’a pas empêché le nombre de fusillades d’augmenter, mais il n’existe pas, à ma connaissance, de cas où un officier scolaire armé a pu effectivement mettre fin à un épisode de ce genre à l’aide de son arme. De toute façon, comme la plupart de ces tueries sont des actes suicidaires, la dissuasion ne changerait pas grand-chose.

Je n’ai même pas fait le tour de tous les problèmes potentiels, dont la possibilité que les policiers arrivés sur les lieux méprennent les enseignants armés pour des agresseurs. En bref, armer les professeurs est une idée vraiment stupide

Pourtant, Donald Trump continue de répéter son scénario du professeur-héros qui, comme dans les vues, tue le méchant et sauve ses élèves. Ça ne tient pas debout, mais ça frappe l’imagination. C’est une preuve de plus que le président et des millions de ses admirateurs vivent dans un monde imaginaire déconnecté de la réalité (voir ici). Politiquement, cette proposition est habile de sa part. Premièrement, il est clair que la solution logique qui consisterait à interdire la vente d’armes d’assaut est inacceptable pour le lobby des armes et ses dociles défenseurs. La NRA arrivera aussi facilement à limiter l’extension des contrôles à la vente d’armes en mettant son poids derrière la «solution» de Trump. En bout de ligne, rien ne sera fait et Trump se prépare déjà à blâmer les démocrates pour l’inévitable échec d’une proposition complètement stupide.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM