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Reconnaître l'excellence en éducation

La reconnaissance

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Je pense à ce conseil d’Abraham Lincoln : «Ne vous souciez pas de n’être pas reconnu, mais efforcez-vous d’être digne de reconnaissance»*. 

Il inspire à la fois fierté et humilité. Il sied bien, je trouve, aux enseignants, qui semblent s’être résiliés à jouer leur rôle sans attendre aucune autre gratitude que celle de ces rares élèves qui reviennent les voir après quelque temps. 
 
Alors que le gouvernement tient à récompenser les plus méritants d’entre eux, peut-être que certains collègues verront enfin dans cet Ordre de l'excellence en éducation la reconnaissance qu’ils s’estiment en droit d’attendre de la part de leur employeur.
 
Pour ma part, il m’apparaît évident que si ce dernier était véritablement soucieux de mon niveau d’excellence, il s’efforcerait de me fournir les conditions nécessaires à la pleine réalisation de mon potentiel, et ce le plus longtemps possible. De par l’expérience que j’accumule, ne suis-je pas de plus en plus difficile à remplacer ?
 
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Pourtant, ce que l’on entend, lit et voit de la réalité enseignante un peu partout au Québec, depuis quelques années, ne laisse pas deviner une gestion saine de ses ressources humaines ou, comme on le dit parfois, une gestion humaine de ses ressources. 
 
Rien ne saurait mieux l’illustrer, d’ailleurs, que l’actuelle pénurie d’enseignants, aggravée par le décrochage des jeunes profs et l’abandon des plus vieux. Tous le constatent aujourd’hui – le ministre aussi, forcément : notre rôle est de plus en plus difficile à jouer. 
 
Les postes qu’il se vante d’ajouter ne combleront pas la saignée qui se produit en même temps : rien n’est fait pour garder le personnel. Les conditions de travail se sont dégradées dans les dernières années et le gouvernement s’est bien gardé de se montrer empathique lors des dernières négociations. 
 
Suite à ce fameux reportage du JdM, bien des chroniqueurs ont rapidement jeté le blâme sur les parents pour la mauvaise éducation de leurs enfants, en dénonçant le peu de respect que ceux-ci pouvaient avoir désormais pour l’autorité de l’enseignant et de l’institution scolaire. 
À mon avis cependant, le plus grave manque de respect envers les enseignants se retrouve sans aucun doute dans l’irresponsabilité, l’apathie et la condescendance du gouvernement qui, bien qu’il l’ait prétendu, n’a rien fait pour redorer l’image du réseau public dans les quinze dernières années**.
Au contraire.
 
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L’excellence de la grande majorité des enseignants du système public réside donc avant tout dans leur résilience et leur persévérance à tenter de palier son dramatique démantèlement. Cela, aucun gouvernement n’oserait le reconnaître, encore moins pour attribuer une médaille. 
Mais ceux et celles qui dans cet effort ont commis l’ultime sacrifice n’en méritent pas moins les honneurs à titre posthume. 
Je les salue, ému. 
 
Devoir faire une croix sur le plus beau métier du monde, qu’on a choisi, qu’on adore, à cause de conditions de travail méprisantes, c’est dégueulasse. 
Et l’excellence de quelques formidables pédagogues ne compensera jamais l’énergie gaspillée d’une grande majorité de leurs collègues broyés par un système déshumanisé.
 
Bref, un peu à l’image de son collègue à la Santé, le ministre de l'Éducation refuse de voir la réalité des premières lignes. Il reste attentif aux besoins d’une certaine élite, reproche leur silence à ceux qu’il n’a jamais voulu écouter, et accuse d’immobilisme ceux qui prônent une autre direction, comme si seule la sienne était valable. 
 
Le fait est qu’il ne manquera certainement pas de candidats intéressés à recevoir ces honneurs, tout comme il ne manque pas d’enseignants pour reprocher à ceux qui se plaignent d’être responsables de leurs propres malheurs. D’être cynique et fermés. De ne pas oser, de ne pas être assez novateurs. 
Les défauts du système sont ainsi individualisés. La condescendance prend alors le pas sur la solidarité, et le gouvernement, pourtant décisionnaire, est déresponsabilisé. 
 
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Or, le véritable scandale est là : ne pas permettre à chaque enseignant d’être à la hauteur de son potentiel. Trop d’entre eux sont contraints par l’urgence quasi quotidienne de leur tâche pour pouvoir réfléchir autant qu’ils le souhaiteraient à leur pédagogie, à leurs élèves. Ils souhaiteraient s’améliorer, aller au bout de leurs questionnements, mais ne contrôlent que rarement leur temps et leurs ressources. Ceux qui ne choisissent pas leurs élèves doivent trop souvent choisir leurs combats – surtout au début.
 
Si tous les enseignants pouvaient effectivement se concentrer sur leur véritable travail, et prendre vraiment le temps d’imaginer leurs projets, de perfectionner leurs leçons, de s’asseoir avec leurs élèves, l’innovation pédagogique serait moins l’apanage de quelques privilégiés plus ou moins conscients des avantages de leur environnement scolaire.
 
S’il était davantage question de l’excellence du système scolaire, mesurée selon sa capacité à réduire les inégalités sociales par l’entremise d’une instruction de qualité offerte gratuitement à tous, mes collègues exerceraient leur métier à la hauteur de leurs propres exigences éthiques en regard du rôle et des élèves qui leur sont confiés.  
 
Voilà pourquoi le ministre ne peut nous faire la leçon en matière d’excellence. Il ne connaît pas notre art***. Il ne reconnaît que l’ostentatoire.
 
Si nous sommes dignes de reconnaissance, exigeons-là telle qu’elle nous donnera à tous autant que nous sommes l’envie de continuer d’exercer fièrement notre rôle. C’est une posture que l’on se doit d’avoir. 
 
Car les récompenses des uns ne justifieront pas les sacrifices des autres.
 
 
 
* « Don't worry when you are not recognized, but strive to be worthy of recognition.»

** Repensons aux coupures dans les services aux élèves, à l’obligation de résultats chiffrés, aux modifications de résultats, à l’achat de livres pour les biblothèques, à la surpopulation écolière, à la fusion des commissions scolaires, aux bâtiments décrépis, aux modifications imposées précipitamment dans le cursus scolaire, au double écrémage, aux bulletins non chiffrés, moins chiffrés, rechiffrés, aux conséquences de l’anglais intensif...
*** Les enseignants sont titulaires d’un baccalauréat ès art.