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La guerre (commerciale)? Yes Sir!

La guerre (commerciale)? Yes Sir!
AFP

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Le président Trump a annoncé des tarifs de 25% sur les importations d’acier et de 10% sur les importations d’aluminium aux États-Unis. Cette première salve dans ce qui risque fort de dégénérer en une guerre commerciale qui ne ferait que des perdants.

Donald Trump vient de prendre le plus net virage en faveur du protectionnisme commercial depuis le début de son administration. Ces nouveaux tarifs sur l’acier et l’aluminium ont été imposés selon une clause particulière de la loi commerciale américaine de 1962 qui donne au président la capacité d’imposer des barrières commerciales dans les cas où il juge la «sécurité nationale» compromise. Pour les partenaires commerciaux des États-Unis et pour l’économie américaine en général, c’est une très mauvaise nouvelle. Pour Trump lui-même, cette décision pourrait causer autant sinon plus de problèmes politiques que ceux qu’il croit régler.

L’argument de la sécurité nationale pour justifier certaines barrières commerciales ne date pas d’hier. Tous les pays cherchent à conserver un minimum de capacité de production dans certaines industries considérées essentielles à la mobilisation industrielle en cas de conflit. L’acier et l’aluminium sont des secteurs qui ont bénéficié traditionnellement de cet argument. Dans les mots de Trump lui-même :

Dans le cas présent, il est toutefois loin d’être clair que la sécurité nationale des États-Unis soit effectivement compromise par une poursuite des niveaux actuels de production et de commerce. Même si le président s’appuie sur cette vague notion d’une industrie essentielle au maintien de la capacité de production industrielle et militaire, le discours qu’il tient sur le sujet porte essentiellement sur les pratiques commerciales étrangères jugées déloyales. Pourtant, au lieu d’employer les instruments prévus pour contrer les pratiques commerciales déloyales, il a choisi une procédure opaque qui lui laisse l’entière discrétion quant au niveau et à la durée des barrières imposées. Est-ce que cette protection signifiera une renaissance de l’industrie sidérurgique américaine? Il y a de quoi en douter. L’industrie de l’acier a obtenu des protections à de multiples reprises dans le passé et aucun de ces épisodes n’a résulté en une croissance soutenue à long terme des capacités productives de l’industrie.

 

Une argumentation économique boiteuse

Ce n’est pas pour rien que le principal conseiller économique de Trump, Gary Cohn, a fait d’intenses pressions auprès du président pour qu’il renonce à cette politique: aucun des arguments évoqués en sa faveur ne tient la route.  D’abord, Trump affirme que les pratiques déloyales sont à l’origine du déficit commercial américain et que ces tarifs viendront réduire ce déficit.

Balivernes. La cause principale du déficit commercial structurel des États-Unis est le déséquilibre entre l’épargne et l’investissement, et surtout l’énorme déficit budgétaire des États-Unis. Le seul effet direct des tarifs sera d’augmenter le prix de l’acier et de l’aluminium sur le marché américain et tout gain temporaire qui pourrait être réalisé par les producteurs de ces biens sera fait aux dépens des industries qui utilisent ces métaux, qui seront forcées de réduire leur production, et des consommateurs qui paieront les biens manufacturés plus cher. 

Ce ne sera pas la première fois que l’administration Trump se tire dans le pied avec son mantra protectionniste. Les tarifs imposés récemment sur les panneaux solaires importés ont déjà entraîné ou sont sur le point d’entraîner des dizaines de milliers de pertes d’emplois dans l’industrie solaire aux États-Unis, juste au moment où l’industrie était en forte expansion. Avec l’augmentation dramatique les prix de deux matériaux clés, les répercussions des tarifs annoncés sur l’emploi manufacturier américain seront encore plus néfastes.

Ce qui est probablement le plus insensé dans l’approche commerciale de Donald Trump est l’impression qu’il semble avoir que les tarifs qu’il vient d’imposer seront acceptés béatement par les partenaires commerciaux des États-Unis. En bref, dans la vision naïve et primaire que semble avoir Trump du commerce international, les États-Unis ne peuvent que sortir gagnants d’une confrontation commerciale :

En fait, pratiquement tous les épisodes semblables d’imposition de barrières commerciales arbitraires par les États-Unis (ou tout autre pays) dans le passé ont donné lieu à des mesures de rétorsion de la part des partenaires. Au plan économique, le seul effet de ces guerres commerciales est de réduire le volume des échanges et effacer une bonne partie des gains que peuvent entraîner ces échanges pour les partenaires.

Vers l'affrontement

Ceci n’augure rien de bon pour l’économie américaine et les marchés boursiers ont fort mal réagi aux annonces de Trump aujourd’hui, en particulier dans les secteurs qui utilisent les métaux touchés. Pour les partenaires commerciaux des États-Unis, en particulier le Canada et même le Québec pour l’aluminium, c’est encore pire. En présentant ses nouveaux tarifs jeudi, le président insistait sur les pratiques déloyales de la Chine, mais la part du lion des importations d’acier et d’aluminium primaire aux États-Unis revient aux exportations canadiennes.

Graphique 1 : Importations d’acier aux États-Unis : les dix principales sources (2017)

Blogue 2018 03 02 No 1

Source : U.S. International Trade Administration, Global Steel Monitor, décembre 2017

Dans le cas de l’aluminium non transformé, la part des exportations canadiennes est encore plus importante. Même s’il est vrai que les exportations chinoises de produits d’aluminium transformés sur le marché américain sont importantes et problématiques du point de vue américain, elles sont déjà l’objet de procédures spécifiques. Les grands perdants du tarif qui entrera en vigueur sur l’aluminium, c'est nous.

Tous les pays touchés de près ou de loin par les tarifs annoncés par Trump ont déjà signifié leur intention d’imposer des restrictions proportionnelles aux exportations américaines en guise de rétorsion, mesures qui pourraient entraîner de nouvelles actions semblables de la part des États-Unis. En bref, l’annonce des tarifs de Trump est une première salve dans ce qui risque de dégénérer en guerre commerciale. Dans le monde imaginaire où semble évoluer le président Trump, les guerres commerciales «sont une bonne chose et elles sont faciles à gagner» (pour les États-Unis). Dans le vrai monde, les guerres commerciales ne sont jamais une bonne chose et tout le monde y perd.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM