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Nous ne sommes pas impuissants

Nous ne sommes pas impuissants
Renaud Philippe

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« Je ne suis plus perturbé. L’humain s’adapte à tout », lâche Renaud entre deux bouffées de clope. Dans l’écran de la conversation Messenger, je distingue un sourire, des dents et une barbe blonde. Le reste se perd dans l’obscurité.

Renaud passe ses journées dans un camp de réfugiés Rohingyas qui ont fui le génocide au Myanmar voisin. Des réfugiés qui arrivent avec rien d’autre que la peau et les os, comme sur les photos des camps nazis. Des images de moines bouddhistes qui brûlent vivants des musulmans Rohingyas. Encore une autre histoire d’horreur à l’autre bout de la planète. Pourquoi s’y intéresserait-on, à celle-là? Qui disait, donc, qu’un mort au coin de la rue signifiait davantage qu’un million de morts à l’autre bout du monde?

Pour vous faire une histoire courte, les Rohingyas sont une minorité musulmane qui vit au Myanmar (à majorité bouddhiste). Ils sont en train de se faire affamer jusqu’à la mort. L’État promulgue des lois discriminatoires : pas le droit de cultiver ton champ, d’avoir du bétail, d’aller chercher de la bouffe dans le bois, pas le droit de pêcher, de te déplacer, d’aller à l’école, de porter la barbe, pas le droit de rien.

Ceux qui contreviennent se font zigouiller, ceux qui s’enfuient grossissent les rangs des réfugiés coincés dans les camps du Bangladesh, où le photographe de Québec Renaud Philippe est allé recueillir leurs témoignages.

700 000 Rohingyas ont fui le Myanmar l’été dernier. L’armée venait de pénétrer dans leurs villages pour tuer plein de monde, s’amusant au passage à jeter de l’acide sur les visages, à violer, à piller, à se laisser aller à un gros party de sang et de cruauté. Les témoignages se recoupent tous et ils sont tous horribles. L’ONU conclut à un génocide.

Or il ne s’agit pas d’un déchaînement impulsif. Le génocide a été souhaité, désiré et orchestré par le gouvernement du Myanmar. Semer la terreur et chasser complètement la population du pays, c’est leur objectif politique. « Objectif pas pire atteint, on va leur donner ça », lâche Renaud dans un rire sombre.

Les premières entrevues l’ont beaucoup brassé. Il n’était pas prêt à entendre autant d’horreurs. « Enfermer 40 jeunes filles dans une école et les tuer en les violant sous les yeux de leurs parents, et je t’épargne les détails. »

"Tu dois te sentir tellement impuissant", que je lui dis.

ll me reprend. « Non. Je ne peux pas me permettre de me laisser aller à un sentiment d’impuissance. Ils se livrent, me racontent tout en pleurant dans leurs petites maisons de toile et de bambou, ils acceptent de replonger dans l’horreur, « mon fils a été brûlé vif devant moi », les émotions sortent, les miennes aussi, et entre nous quelque chose naît, un lien direct, comme une espèce d’entente.

Ma seule présence est pour eux une promesse. Ils me donnent une grosse preuve de confiance, et la seule réaction humaine possible à cette confiance, pour moi, c’est un engagement. »

C’est ça, l’engagement, au fond. C’est se sentir lié.

« Parfois leur confiance fait mal, parce que je sais que l’impact qu’auront mes photos ne changera pas grand-chose pour eux. Une fois, je me suis fait donner une lettre à Dadaab, un camp de réfugiés au Kenya. Ça disait, en gros, Merci d’être là, tu vas ramener tes photos au Canada, et quand le Canada va voir ça, tout va changer, nous serons sauvés.

Ouch. Pas vraiment, non.

« Mais peu importe, tout porte, enchaîne Renaud. Les gens, petit à petit, penseront autrement. Je crois en toutes les contributions. Il faut que je mette une énergie folle pour qu’il y ait de petits changements, mais j’y crois. Les gens en parleront, se sentiront liés à leur tour. Ils donneront à une ONG, peut-être, ou consommeront d’une autre façon, ou s’intéresseront, simplement. Juste s’intéresser. Déjà, ça lie.

« Il y a des réfugiés qui viennent chez nous et il y a des gens qui les voient comme des envahisseurs. Ils n’ont aucune idée du background de ces gens-là. Viens voir dans le camp. Tu vas te faire accueillir avec des sourires. Ton coeur va s’ouvrir. Ça va te faire du bien. La haine est destructrice, je souhaite pas ça au monde de chez nous. Je veux pas ça pour mes concitoyens. C’est pour ça que je ramène mes photos chez nous, et ce que je ramène dans mes photos malgré l’horreur, c’est toujours du beau. La résilience, les sourires, l’accueil, on m’invite à manger, à m’asseoir, il y a une volonté de partager et d’accueillir l’autre. »

Ici, on a l'avenir court. On veut entreprendre une action et voir des changements tout de suite. Sinon, ça ne nous intéresse pas. Ça nous ferait sûrement du bien de recommencer à croire, comme Renaud, que chaque miette qu’on envoie dans une direction a son impact.

Je me souviens d’une moine bouddhiste qui avait dit en conférence : « Quand tu souffres pour quelque chose, pense à tous les autres humains qui, sur la planète, souffrent en ce moment pour la même raison que toi. » Je l’ai essayé, ça soulage vraiment. Eh bien c’est peut-être pareil avec l’espoir. Quand tu fais un petit quelque chose pour la justice, dis-toi pas, ça sert à rien, je suis si petit. Pense à tous les autres qui, sur la planète, font en ce moment la même chose que toi, parce qu’ils y croient comme toi. Ça, c’est immense.

Et nous avons besoin d’immensité.

Pendant que certains violent, tuent et massacrent, d’autres, des milliards d’autres sont en train de tisser des liens, d’ouvrir des coeurs.

Nous ne sommes pas seuls. Nous ne sommes pas impuissants.

*****

Ceci est mon unique billet de l’hiver au Journal, et probablement aussi du printemps et de l’été. C’est parce que je suis très impliquée en politique, ces temps-ci, avec Québec solidaire. En attendant, on se retrouve sur d’autres canaux, restez branchés!