/weekend
Navigation

Un philosophe concret

Avant je criais
 trop fort
Jérémie McEwen
Éditions XYZ
PHOTO COURTOISIE Avant je criais trop fort Jérémie McEwen Éditions XYZ

Coup d'oeil sur cet article

D’entrée de jeu, Jérémie McEwen, le journaliste et non pas le rappeur de La brigade des mœurs ou le professeur de philosophie, l’affirme : les journalistes d’opinion ne doivent pas prendre position pour ne pas se convertir en distributeur de pamphlets politiques. Et de comparer le travail journalistique à « un échange de tennis où personne ne tient absolument à gagner le point ». Avouez que cet échange peut, à la longue, tourner à vide...

Pourtant, c’est en philosophie qu’il nous livre ses réflexions sur les principales questions de l’heure, en nous invitant à douter de tout et à remettre en question ce que nous disent les professionnels de la parole publique et même, les scientifiques. Douter, certes, mais il admet que le scepticisme doit avoir ses limites, tout comme la pratique du mensonge. « Dans le doute, abstiens-toi », dit le vieil adage. Mais lorsque le doute s’en est allé à force de réfléchir, on doit prendre position, non ? Sans le goût du risque, on chiale et on se lamente ad nauseam.

Citant la philosophe Simone Weil, le professeur en appelle à l’engagement, car sans engagement et sans risque, on tombe vite dans l’ennui. Et l’ennui peut être mortel. Que faire alors ? Appelant Marc Labrèche à la rescousse, il propose de faire sa propre connaissance, questionner sa voix intérieure pour découvrir ce qui nous passionne vraiment. On risque d’être étonné, car la découverte de notre corps est un long processus. « Quel morceau de mon corps est essentiel à mon identité ? se questionne le philosophe. Mon sexe ? Mon cerveau ? Mon cœur ? » Bonne question, comme dirait l’autre. Et si on perdait un jour sa petite voix intérieure, comme il arrive qu’on perde sa voix tout court ?...

L’ami véritable

Après avoir découvert une partie de qui on est, on en arrive à la quête de l’autre. Cet autre, qui n’est nul autre que l’ami véritable, par opposition à l’ami « utile » circonstanciel, nous aidera très certainement à mieux nous connaître. Il faut par conséquent le ménager, car c’est un « trésor unique », une denrée rare. Par contre, dans notre monde de plus en plus branché, avec la multiplication des moyens de communication où tout un chacun exprime ses opinions, souvent tranchées, les ennemis ne manquent pas. C’est que la notion d’adversaire a perdu du terrain. Ceux qui ne pensent pas comme nous deviennent rapidement des ennemis. Et qu’est-ce qu’on fait avec l’ennemi ? On l’exclut tout ­simplement de notre univers.

Reste l’anonymat où se réfugier, loin des modes, pour résister et subvertir à la logique marchande. En excluant toute posture. « Résister dans l’anonymat, alors, c’est se tenir debout, littéralement », à la manière d’un Réjean Ducharme. Ne pas avoir peur d’être soi-même, même au prix de déranger. Et l’auteur de citer un P. K. Subban, qui a refusé « la voie facile d’être soi-même sans trop déranger autour de soi ».

35 réflexions

L’auteur aborde plusieurs autres sujets, comme l’argent et le paraître, la faible représentation féminine dans la philosophie, la quête du bonheur, la guerre juste, qui permet de se défendre contre l’agresseur et sa loi du plus fort, et la guerre froide, toujours présente avec l’équilibre de la terreur nucléaire : « Match nul, ni vainqueur, ni vaincu. Guerre permanente, ­impossibilité de paix durable. »

Petit à petit, à travers ses 35 réflexions, McEwen nous fait entendre une musique intime et personnelle, qui n’a rien à voir avec un cri strident. Comme un éloge de la banalité, de la lenteur, de la patience et du juste milieu. Cette vie tout en retenue qu’il évoque ne mérite pas d’être publique, ne fera pas les gros titres dans les médias, ne sera pas commentée sur Facebook, mais on ne peut que s’y sentir bien, malgré tous ces petits problèmes qui reviennent immanquablement avec les saisons.