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Mon séjour d’horreur à l’urgence

«On aurait dit un paravent pour changer de costume sur scène à l’époque du burlesque.»
Photo Rémi Nadeau «On aurait dit un paravent pour changer de costume sur scène à l’époque du burlesque.»

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Malgré toutes les réformes, les milliards investis, il faut être fait fort pour fréquenter les urgences. Tant pour les patients que pour les employés...

Une mésaventure m’a conduit directement sur une civière entassée dans un corridor d’urgence, bondé d’autres malades et d’équipements épars.

«On dirait la 3e Guerre mondiale», «Là, ça n’a plus de bon sens», se lançaient entre eux les infirmières et préposés qui tentaient de travailler en funambules esquivant les obstacles.

Vu mon potentiel élevé de contagion, on m’a poussé dans un cubicule vitré, avec une toilette à la vue de tous!

– «Désolé, il n’y a plus de rideaux ici»

– «Ah, mais je fais quoi si j’ai envie?»

– «Attendez, nous allons revenir avec un paravent», m’a soufflé la guerrière de l’Apocalypse en partant au trot.

Lorsqu’elle est revenue, je n’ai pu m’empêcher de rire...

Tirez-moi une tarte à la crème, quelqu’un!

Il manquait au vieil équipement déglingué au moins 10 pouces de tissu de chaque côté. On aurait dit un paravent pour changer de costume sur scène à l’époque du burlesque. Astreint à jouer les Olivier Guimond, un préposé lançait des couvertures en visant pour qu’elles comblent les espaces.

Malheureusement, tout est désolation. Le papier hygiénique est tellement mince qu’il ne pourrait essuyer quoi que ce soit, sinon quelques regrets.

Mon état n’ayant pas été jugé critique, on m’a relâché sous conditions avec promesse de revenir, comme au palais de justice. Le surlendemain, encore plus mal en point, mais parce qu’il n’y avait plus de cubicule fermé, j’ai passé toute la nuit dans le corridor aux vagues allures de guerre civile.

La faune

Malgré ma douleur, je ne pouvais m’empêcher de plaindre davantage les employés forcés de pratiquer cette médecine de brousse, animée d’éclopés bigarrés.

  • Il y avait un émule de Normand L’Amour dont les «Aaahh, Aaahh, Aaahh» répétitifs évoquaient la trame sonore d’un film lubrique cheap.
  • Un malotru aux conversations téléphoniques tonitruantes, ponctuées de rots et de blagues de taverne. De quoi pouvait-il souffrir, à l’exception d’une évidente carence de savoir-vivre? Il prenait tellement son pied qu’il a refusé son congé. «J’m’en retourne pas chez nous à’ noirceur, moé.»
  • Une vieille dame touchante d’inquiétude, qui a interrompu le personnel à cinq reprises pour s’assurer d’être réveillée «à 6 h du matin». Comme si on pouvait «passer tout droit» dans un corridor d’hôpital... Plus bruyant que ça, c’est Expo-Québec!

Deux préposés qui désinfectaient des espaces étalaient leur manque de jugement en discutant très fort de leur recette de tartare alors que moi et les autres pestiférés ne pouvions que gruger les barreaux de civière.

Plus tard dans mon séjour, j’ai dû corriger moi-même une résidente qui m’avait accordé mon congé par erreur. Pas de doute, en dépit de l’affliction, il faut suivre la game!

Bon, ultimement, j’ai reçu des soins et le personnel fait de son mieux. Mais il le fait dans des conditions intolérables. Avant de mourir, il faudrait, au Québec, pouvoir d’abord soigner dans la dignité.