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La fois où j'ai décidé que je voulais devenir comme mes oncles

La fois où j'ai décidé que je voulais devenir comme mes oncles

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J’avais 8 ou 9 ans lorsque j’ai pris conscience que mes oncles ne se chicanaient pas, mais débattaient.

Nous sommes en 1986 ou 1987. Dans le salon d’une maison de banlieue, garni de tableaux colorés, de bibelots et de jeux d’échecs, quatre hommes, entre la quarantaine et la cinquantaine, gesticulent et s’évertuent à faire valoir leur point de vue.

Un syndicaliste de gauche indépendantiste, un libéral à tendance conservatrice fédéraliste, un conservateur fédéraliste et un péquiste nationaliste.

Leur mère, cheveux blanc immaculés, rouge à lèvres rouge un peu craqué, assiste à cette joute orale. Elle intervient peu, mais lorsqu’elle le fait, les hommes se taisent. Selon le sujet, elle est modératrice ou allumeuse.

Ma grand-mère admirait grandement Pierre Elliott Trudeau, mais elle avait pris sa carte du Mouvement Souveraineté Association fondé par René Lévesque lors de son départ du Parti libéral. Elle avait même reçu une lettre personnelle de René Lévesque pour la remercier d’être une des premières femmes «mémère» du M S A (Mouvement Souveraineté Association). Elle en était très fière.

Pour résumer, Mémé, à la fin de sa vie, était indépendantiste et péquiste.

Ça jasait donc très fort dans le salon!

Je me souviens avoir écouté et regardé longuement les frères Champagne discuter. Ça parlait fort, c’était émotif, ça brassait! J’admirais secrètement mes oncles et je croyais dur comme fer qu’ils allaient changer le monde avec leurs idées.

Mes tantes elles, participaient quelquefois aux débats, mais elles se retrouvaient souvent dans la cuisine. Elles aussi, je les admirais.

Tout en cuisinant et en préparant des drinks, elles parlaient de leur épanouissement personnel, de leur famille, des enfants, de leurs problèmes de couple et surtout de leurs émotions. Elles se confiaient. C’est nécessaire.

La cuisine et le salon étaient donc deux endroits très différents.

Dans le salon : politique, enjeux sociaux, monde extérieur.

Dans la cuisine : confidences, enjeux familiaux, équilibre intérieur.

Entre les deux, mon cœur de petite fille hésitait. Lequel de ces deux mondes choisir?

Je me souviens m’être dit qu’en tant que fille, si je me fiais à ce qui se passait chez mon oncle et ailleurs, ma place devait davantage être dans la cuisine.

En réalité, je préférais le salon, mais je me sentais mal. Je savais qu’un jour ou l’autre, on allait attendre de moi que j’aide aux fourneaux et à la vaisselle, mais maudit que ça me tentait pas!

Je suis convaincue que la situation inverse peut aussi arriver. Certains garçons s’intéressent davantage à l’intime, aux émotions, aux confidences. Pour eux, les grands sparages et les débats d’idées qui concernent la société tout entière les intéressent peu, encore moins les débats d’opinions. Ils préfèrent les confidences.

Ont-ils déjà ressenti la même pression que moi?

Je précise, ni ma mère, ni mes tantes, ni ma grand-mère, ni mon père ne m’ont jamais indiqué où était ma place. Et c’est parfait ainsi.

Cette pression sociale de se conformer ne venait pas de ma famille, mais elle s’inscrivait doucement en moi, parce que la société est ainsi faite. Faite d’images, de rôles féminins conventionnels, de publicités sexistes, de poupées Barbie.

Idéalement, lorsque le moule ne nous convient pas, il faut en sortir, ne jamais y entrer ou le transformer, mais il faut l’avouer, c’est difficile. Ça prend un certain courage, mais surtout des parents libres d’esprit. Ce que j’ai eu la chance d’avoir.

Cette année, j’ai pris la décision de prendre le salon par les cornes. Je tiens donc ce blogue et je m’implique en politique active. Je remercie mes tantes et Mémé d’être souvent passées au salon. Sans elles, j’ignore si je me serais réellement sentie concernée.

Je remercie aussi mes oncles Champagne pour l’inspiration. C’était fabuleux de vous voir aller!

Nous avons tous des côtés de nous que l’on qualifie de «féminins» ou de «masculins». En cette journée internationale des droits des femmes, je souhaite que l’on accueille à bras ouverts ce que nous sommes réellement sans biais basés sur notre sexe.

Si on fait ça, ça va régler ben des affaires.

Je vous laisse sur une vidéo d’Hubert Lenoir, artiste de Québec qui embrasse justement son côté féminin. Et si ça vous choque, demandez-vous pourquoi.