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Comment éliminer le marché noir en trois étapes faciles (partie 2)

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AFP La première année, la Société québécoise de cannabis pourra-t-elle répondre à la demande des consommateurs québécois avec ses 15 boutiques et sa réserve de 62 tonnes de pot?

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J’ai hâte d’aller à la Société québécoise du cannabis (SQDC) et de leur demander quelle sorte de weed accompagnerait bien mes Doritos.  

«Pour un Netflix and Chill, vous me suggérez quoi?»

Pour vrai, je suis vraiment curieuse de découvrir les boutiques de la SQDC, la filiale de la SAQ qui aura le monopole de la vente de pot au Québec. J’ai aussi hâte de voir si les campagnes de sensibilisation qui seront faites en magasin, un aspect important aux yeux des partis politiques, seront moralisatrices et complètement exagérées.

Le genre de pub dans laquelle on nous dit qu’un joint peut nous entrainer dans la spirale infernale de la drogue : la prostitution, l’écume à la bouche, la seringue au bras et l’envie de se piquer jusque dans les veines des yeux tel ce pauvre DiCaprio dans BasketBall Diary.

La semaine dernière, j’ai amorcé une série de trois billets à propos du marché noir et des critères qui permettront à l’État d’aller lui prendre ses clients. Il y a bien sûr le prix qui doit être compétitif.

Aujourd’hui, je vais aborder un autre enjeu crucial : la distribution et/ou l’accessibilité au produit.

Lors d’une conférence au Lift cannabis expo de Vancouver en janvier dernier, Alex Shiff, consultant pour la firme de relations publiques Navigator, a déclaré que pour éliminer le marché noir, il fallait donner de la flexibilité à l’industrie pour répondre aux demandes du consommateur.

«Il faut un bon prix et le produit doit être accessible et disponible. Les provinces qui auront un monopole sur la vente ne répondront pas à ces aspects et ce sera un échec», avait-il dit.

Tiens, tiens. C’est la voie que privilégie Québec!

Assez de magasins?

Le projet de loi 157 prévoit qu’il y aura 15 boutiques de la SQDC la première année et possiblement 150 d’ici trois ans. À titre comparatif, l’Ontario vise 40 magasins (également gérés par l’État) à l’été 2018 et 150 en 2020.

L’Alberta compte deux fois moins d’habitants que le Québec et trois fois moins qu’en Ontario, mais prévoit avoir jusqu’à 250 magasins gérés par le privé.

On peut se demander si les magasins seront assez accessibles et il semble évident que pour la première année, les 15 boutiques n’assureront pas une grande couverture du territoire. À ce compte-là, pourquoi faire une heure de voiture alors qu’un dealer vient directement livrer à la maison?

Mais attendons de voir dans quelles villes se trouveront les boutiques.

Par ailleurs, un article du projet de loi québécois ouvre la porte à un projet pilote de vente au privé. Inutile de dire que les producteurs de pot sont à l’affût.

Du cannabis en quantité suffisante?

La SAQ (SQDC) estime, pour le moment, ses besoins à 50 tonnes de cannabis la première année. Elle a signé des ententes avec six producteurs de pot qui lui fourniront 62 tonnes la première année.

62 tonnes, le paradis pour n’importe quel fan de Deep Purple.

Mais est-ce que ce sera suffisant? Rien n’est moins sûr.

Dans son rapport sur la légalisation du pot, le directeur parlementaire du budget Jean-Denis Fréchette estime que la consommation québécoise pour 2018 sera de 138 tonnes et de 153 tonnes en 2020.

Il faut toutefois préciser que ces données incluent aussi le cannabis médical (qui n’est pas un gros marché au Québec actuellement) et qui ne sera pas vendu par la SQDC.

Pour le moment, les producteurs autorisés par Santé Canada vendent directement le pot médical à leurs patients. Les ventes se font en ligne. J’ai déjà expérimenté ce système pour un reportage. C’est simple et efficace. On peut recevoir des conseils au téléphone et les différentes variétés et leurs effets sont bien expliqués sur les sites.

La vente en ligne
Les producteurs souhaiteraient aussi pouvoir vendre en ligne dans le récréatif, au Québec. La Saskatchewan a choisi cette approche (en plus de 51 boutiques privées réparties dans 32 municipalités).

Un des plus gros producteurs canadiens, Aurora, vient de s’inscrire au registre des lobbyistes du Québec pour convaincre le gouvernement d’autoriser la vente en ligne de pot à travers les provinces pour éliminer les intermédiaires et donc assurer des prix compétitifs.

La SQDC fera aussi de la vente en ligne. Le défi sera d’être, au minimum, aussi efficace que les producteurs autorisés. C’est d’autant plus important qu’il y a déjà beaucoup de sites internet illégaux qui vendent du pot en ligne. Là encore, ils sont vraiment efficaces et de nombreux consommateurs ont déjà remplacé leur dealer par un site internet. Mais la qualité de leurs produits est inégale (j’en reparlerai dans mon prochain billet).

Et internet n’ira pas chercher tous les consommateurs.

Il y a encore plusieurs personnes qui n’ont pas l’intention d’acheter leur pot sur «les internets». Pas parce c’est de la drogue. Simplement parce qu’ils n’achètent rien sur «la toile».

L’exemple de Roger est intéressant. Ce consommateurs dans la cinquantaine m'a écrit sur les réseaux sociaux et je lui ai parlé quelques fois au téléphone. Roger habite en région et ne risque donc pas de devenir le voisin d’une boutique de la SQDC. Pas grave, il a une prescription de cannabis médical. Sauf qu’il refuse d’acheter aux producteurs autorisés, en ligne.

À ses yeux, un producteur peut bien lui vendre la pire scrap, il est derrière un écran d’ordinateur et habite à l’autre bout du pays. «Mon dealer de rue, lui, il ne me vend pas de la merde parce qu’il sait que je peux venir lui casser les deux jambes s’il le fait», m’a-t-il expliqué.

J’ai eu beau lui faire valoir que le producteur autorisé est soumis à des inspections de qualité plus rigoureuses que son dealer, ce qui n'est pas qu'un détail quand on se soigne avec du pot, Roger ne veut rien savoir.

Et même si je lui dis que les taux de THC sont affichés et précis chez les producteurs autorisés, contrairement à son revendeur, Roger fume tellement de battes qu’il a développé un pouvoir de ninja. Il prétend effectivement pouvoir détecter les taux de THC.

Je ne veux pas m’avancer, mais la SQDC a encore beaucoup de travail à faire pour aller chercher les Roger du Québec.