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«Nous sommes prêts!»

«Nous sommes prêts!»
Archives Le Journal de Montréal

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Une gueule de bois pas possible. Comment ne pas s’en souvenir. La veille, le 13 avril 2003, j’avais eu 30 ans. Jean Charest sera élu premier ministre du Québec le 14. J’ai refermé la télé. Une cuite d’une semaine.

  • Pour consulter notre dossier «15 ans de libéraux», cliquez ici.

Le Québec post-référendum de 1995 m’étouffait. J’étais de ceux qui se battaient contre le déficit zéro de Lucien Bouchard, un politicien que je n’ai jamais pu blairer. Encore plus quand il était premier ministre.

À cette époque, je passais le plus clair de mon temps entre l’université et tous les exils du monde. Les études, le sac à dos. Politisé depuis mes années de CEGEP, je militais à gauche. Inspiré par les théoriciens libertaires comme Kropotkine, Proudhon et préférant Bakounine à Marx, je gardais encore ma préférence pour le drapeau noir.

Ce Québec post-référendum qui faisait de son projet social « le déficit zéro » et des finances publiques en meilleure santé m’indifférait complètement. J’étais plus proche du cercle de Denis Vanier et de la contre-culture que de tout engagement politique.

À une chose près. Malgré les époques, j’ai toujours cru – et je le crois encore – que le Québec devait s’émanciper du Canada.

En 2003, j’avais beaucoup suivi la campagne électorale. J’étais allergique à Jean Charest. Ça date de 1995, de son rôle dans la campagne du Non. Pas capable. Je votais dans Papineau, le fief de Norm Macmillan. Et j’avais eu l’occasion de discuter longuement avec le candidat du PQ, Gilles Hébert. Un homme de gauche. Près des gens. Il m’a plu. Pour la première fois de ma vie, j’ai voté PQ. Malgré tout.

Faut dire que la gauche vivotait pas mal. Et depuis 1990 que j’y militais et que j’y constatais sans cesse la même ambiguïté envers la question nationale. Je ne vous dis pas les débats auxquels j’ai participé... J’ai vraiment quitté cette gauche-là lors de l’élection de 2003.

« Nouuuus. Soooommes. Prêts. »

L’élection de 2003 s’était faite, comme toutes les autres ensuite, sur les thèmes éculés du « changement », des baises d’impôts et des soins de santé. Et depuis, chaque fois pareille. Le « contribuable » se fait baiser. Tout coute plus cher, toujours plus taxé et imposé et le système de santé de plus en plus dysfonctionnel.

Ce qui a changé pendant ces quinze ans de noirceur libérale c’est qu’en plus de nous baiser de façon légitime; en haut de la table comme on dit; on a commencé à se faire avoir par en-dessous aussi. Jean Charest n’avait jamais si bien dit. Ils étaient prêts.

« La machine à ramasser de l’argent »

L’ancien président du Parti libéral du Québec et ex-député d’Orford Robert Benoit l’a expliqué de façon éloquente à la commission Charbonneau; sous Jean Charest, et dès 1998, la philosophie concernant le financement du parti a changé. Et j’en retiens cette conversation rapportée par Robert Benoit, avec nul autre que Marc Bibeau, que Charest a nommé à la présidence de la commission des finances du parti en vue des élections de 2003 :

« Si tu veux te présenter à la prochaine élection, il faut que tu amasses de l’argent. Là, je l’arrête. Je lui dis : "vous êtes mal informé, je ne me présente pas justement, ça tombe ben mal votre affaire''. Et là, un peu désemparé, il va me dire : "ouais, mais si tu veux qu’on te nomme quelque part...'' Je lui ai dit : ''écoutez, si vous voulez me nommer quelque part, vous me nommerez, si vous ne voulez pas, vous ne me nommerez pas. Pas plus grave que ça''. Je n’ai pas été nommé d’ailleurs. »

En 2010, Robert Benoit sera l’un des libéraux à réclamer une commission d’enquête publique sur l’industrie de la construction. Loin d’épargner son parti, il a plutôt déploré que le PLQ soit devenu une « machine à ramasser de l’argent ».

Les premiers textes politiques

Dès 2007, j’ai commencé à écrire sur la politique. Sur les dérives du gouvernement Charest. D’abord quelques textes dans les pages d’opinions de quotidiens, puis dans mon premier blogue. Sous un pseudonyme.

Il m’était impossible de rester les bras croisés devant ce qui se passait à Québec. Il était difficile de comprendre l’étendue des dommages de la gouvernance libérale au moment où tout se déclinait, en direct. Mais déjà, dès 2008, les premiers reportages sur « l’argent sale » en politique ont commencé à poindre.

Comme il y a dans mon entourage personnel pas mal de gens qui ont fait – ou font encore – de la politique, et ce à tous les niveaux, j’ai plongé de plus en plus dans l’observation de ce qui se passait à Québec. Ce n’est pas tout le monde qui était d’accord avec la façon de faire du Parti libéral sous Jean Charest. Et à la fin des années 2000, je commençais à colliger mes premiers témoignages de gens qui étaient particulièrement agacés par ce qu’ils constataient.

Quelques années plus tard, je me dévoile et accepte une offre afin de publier des textes sur une plateforme connue, le Huffington Post. Ça déboule. Il y a un créneau de disponible pour ceux qui désirent dénoncer ce qui se passe à Québec, sans complaisance, loin de toute « autocensure ».

Le devoir d’indignation

J’ai depuis noué des relations avec des gens de toutes les inclinaisons politiques. Et dans une multitude de secteurs de la société. Et je puis franchement dire que le règne libéral de Charest-Couillard m’a ouvert les yeux sur « le » politique.

Car tout est politique. Ceux qui couvrent la politique, ceux qui la commentent, ceux qui en tirent profit, de toutes les façons possibles et imaginables. C’est bien là un legs triste de ce règne libéral sur le Québec; tout se monnaye, tout a un prix. Et ce dans chaque interstice jusqu’où se rendent les deniers publics.

La culture du « post-it » en somme.

Je ne suis pas naïf. Je sais très bien que l’argent a toujours été un levier plus ou moins opaque en politique, mais les dernières années m’on convaincu d’une chose, ce que le Québec est devenu au cours des quinze dernières années dépasse de loin la franche indignation qu’ont soulevé les témoignages de la commission Charbonneau.

La meilleure chose qui puisse arriver au Québec, c’est que l’on fasse toute la lumière sur ce qui s’est passé pendant cette quinzaine d’années là. Sans complaisance, loin de toute influence politique. Quelle qu’elle soit. Ce ménage-là reste à faire. Et de très gros intérêts ont tout intérêt à ce qu’il ne se fasse jamais.

Voilà qui devrait susciter notre indignation permanente. Si je conserve une chose de cette noirceur libérale, c’est cette conviction-là.