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La dernière folie de Jean Lafrance

Jean Lafrance à la maison homonyme qu’il dirige et qui est située sur la route de l’Aéroport, à Québec.
Photo d'archives, Jean-Francois Desgagnes Jean Lafrance à la maison homonyme qu’il dirige et qui est située sur la route de l’Aéroport, à Québec.

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« Un jeune, c’est comme une fleur... C’est fragile », annoncent de superbes tableaux réalisés par l’artiste Mélan, à l’entrée de la nouvelle Maison des Œuvres Jean Lafrance, où sont regroupés tous les partenaires qui ont contribué à faire de ce rêve une réalité.

Des fleurs étiolées, soit des jeunes garçons en difficulté, l’abbé Lafrance en a accueilli et a contribué à en sauver plus de 800 depuis 20 ans. Il en a même adopté un, à sa demande. Ce dernier a eu depuis un garçon, aujourd’hui âgé de 10 ans, et dont le grand-père est des plus fier.

À l’image de cette nouvelle maison inondée de lumière par-delà ses grandes fenêtres, la plupart des jeunes – environ les trois quarts, évalue M. Lafrance – repartent avec une formation, un emploi, des projets et des rêves qu’un départ ardu les empêchait d’envisager.

Jean Lafrance en entrevue avec notre chroniqueuse Karine Gagnon.
Photo d'archives, Jean-Francois Desgagnes
Jean Lafrance en entrevue avec notre chroniqueuse Karine Gagnon.

« Des idées de fou ! Ça, c’est le projet d’une vie, c’est pas mal ma dernière folie », lance avec fierté l’homme de 71 ans avant de nous faire visiter les lieux que les jeunes fréquentent, inaugurés l’automne dernier, tout près du Collège Champigny.

N’allez pas croire pour autant que cet homme au grand cœur songe à la retraite. Il n’a pas combattu deux cancers et un virus comme celui qui a emporté le maire Jean-Paul L’Allier pour ne pas profiter au maximum de chaque jour qui lui est donné. Il a toujours eu confiance envers la vie et celui qu’il appelle le « papa Bon Dieu ».

Conscient qu’il ne lui reste pas encore 25 ans à travailler, nuance le principal intéressé, il « a encore le goût de faire des choses, encore le goût de bâtir ».

Précieux alliés

Pendant longtemps, Jean Lafrance a œuvré à la Maison au pied de la Pente-Douce, dans un ancien presbytère dont la vétusté forçait un déménagement. Sachant qu’il fallait prendre une décision pour l’avenir, M. Lafrance avait approché le Collège Champigny, avec qui les Œuvres Jean Lafrance avaient déjà établi un partenariat pour les études des garçons, depuis 2010.

La direction s’est montrée ouverte à la signature d’un bail emphytéotique. Puis, il en a parlé à Jacques Tanguay, un précieux allié, qui s’est montré emballé. Jean Charest, ami de longue date, a accepté d’agir comme président de la campagne de financement. De nombreux partenaires, dont la Fondation du Centre jeunesse de Québec, se sont greffés au projet qui a pris forme.

« Le 29 août 2016, les gars sont entrés au collège pour leur première journée de l’année scolaire, et la pelle mécanique arrivait pour commencer à creuser. Le soir, quand ils sont sortis, le trou était fait. C’était assez spécial », se souvient-il.

Jean Lafrance à la maison homonyme qu’il dirige et qui est située sur la route de l’Aéroport, à Québec.
Photo d'archives, Jean-Francois Desgagnes

La maison, qui compte une douzaine de chambres, a ouvert ses portes en septembre 2017. Avis à tous ceux qui voudraient donner un coup de main : il reste encore la moitié des coûts de 2 millions de dollars à amasser, le projet n’ayant bénéficié d’aucune subvention. La levée de fonds sera d’ailleurs relancée cet automne, alors qu’on soulignera les 20 ans de l’organisme.

« Depuis qu’on est ici, les gars sont plus calmes. Ils sont fiers de leur maison. Ils sont bien », constate l’abbé Lafrance pendant que Sammy, jeune chien Golden Retriever et nouveau pensionnaire, vient nous dire bonjour.

Jean Lafrance a grandi dans le quartier Saint-Jean-Baptiste, à Québec. Son père était commis de taverne, et ses parents ont eu cinq enfants, dont un seul garçon. Rien ne le prédestinait à devenir prêtre.

Au contraire de sa famille, il avait délaissé l’église à l’âge adulte, au point qu’il refusait de payer la dîme, ce qui était contraire aux bonnes mœurs de l’époque. Il avait eu aussi ses différends avec le curé.

Pompier ou prêtre

Sa mère le voyait plutôt pompier, comme un de ses oncles. Pour lui faire plaisir, il a complété tout le programme de sélection, jusqu’à l’examen final, qui consistait à grimper dans les échelles. « Je ne me suis jamais levé, raconte-t-il. Je ne voulais pas faire ce métier, ce n’était pas pour moi. »

Après avoir annoncé son choix de vie à ses parents, au moment d’aller dormir, il a entendu sa mère dire : « Bien voyons donc, qu’est-ce qui lui prend ? » Et son père a répondu : « Avec lui, on ne sait jamais où on va aller ».

Ses parents ont néanmoins respecté son choix, de même que sa volonté de n’annoncer la nouvelle à personne, tant que sa formation ne serait pas complétée. « Je suis un gars libre, et mes parents m’ont donné cette liberté. Mais papa disait toujours : “Ta liberté s’arrête là où celle des autres commence” ».

Encore aujourd’hui, il confie qu’il ne sait pas trop pourquoi il a choisi de faire sa prêtrise. C’est tout simplement le moyen qui l’a interpellé afin d’accomplir son souhait le plus cher : changer le monde. « Je pense que j’ai réussi à certains endroits à changer des choses », dit-il.

Tout faire

Jean Lafrance à la maison homonyme qu’il dirige et qui est située sur la route de l’Aéroport, à Québec.
Photo d'archives, Jean-Francois Desgagnes

Bien entendu, certains jeunes qu’il accueille ne pourront être récupérés. « Tu peux amener un cheval à la rivière, mais tu ne peux pas le faire boire », observe M. Lafrance, qui préfère se raccrocher aux gars qui veulent.

« La question que je me pose tout le temps : est-ce qu’on a fait tout ce qu’il était possible, humainement, de faire ? Si la réponse est oui, ce n’est plus mon problème », expose-t-il, soulignant l’extraordinaire équipe dont il est entouré pour venir en aide aux jeunes.

Ceux-ci sont encouragés à pratiquer divers sports et à s’intéresser aux arts, à la musique. Les passions, c’est ce qui contribue à ramener bien des jeunes sur le chemin de la vie... et du bonheur.

Il ne demande jamais aux garçons de quitter la maison une fois qu’ils ont atteint la majorité. Ce sont eux qui décident lorsqu’ils s’en sentent prêts. « On essaie vraiment de ne pas les laisser tomber », glisse-t-il. Le plus vieux à quitter le nid avait 24 ans.

Plusieurs jeunes ont par ailleurs gardé contact avec M. Lafrance depuis qu’ils ont quitté. Ils l’appellent lorsqu’ils vivent de beaux moments, ou encore des épreuves. Ils passent le voir parfois, ou viennent manger. Il va célébrer le mariage de l’un d’entre eux l’an prochain.

La Maison des Œuvres leur a servi de port d’attache, et son fondateur d’ancrage. De tels liens s’avèrent précieux, et leur impact s’avère utile bien au-delà de l’adolescence. « Humblement, j’ai gagné mes galons, j’ai été fécond, j’ai créé et mis au monde des choses, songe Jean Lafrance, le visage illuminé d’un grand sourire. Souvent, je dis à mon fils Éric : “Quand je mourrai, tu pourras dire au monde qu’ils ont connu un innocent heureux”. »

En rafale

Voyages formateurs

En juillet, Jean Lafrance s’envolera pour la Normandie avec ses douze pensionnaires. Ils iront notamment visiter le Mémorial de Caen, extraordinaire musée qui retrace l’histoire du 20e siècle et des guerres mondiales. Afin de financer ce déplacement, les jeunes amassent des fonds grâce à différentes activités, notamment en opérant le camion de cuisine de rue des Œuvres, qui se déplace à divers endroits durant la belle saison.

« Ils ont le droit d’aller voir autre chose que leur petite cour, ils ont le droit de rêver », remarque le père Lafrance, pour qui il est primordial de permettre aux jeunes d’ouvrir leurs horizons.

En plus d’être formatrices, ces expériences sont souvent marquantes. Ils apprennent à travailler en équipe et à s’organiser. Depuis 15 ans, des séjours en Bosnie ont aussi été organisés, de même que dans des villages très pauvres du Mexique, où les garçons ont aménagé des terrains de basketball et de jeux pour les enfants.

Attiré par la politique

S’il avait une seconde vie, Jean Lafrance aurait bien aimé se lancer en politique.

« Si j’avais 50 ans, j’irais », lance-t-il. Le sujet l’a toujours intéressé, et dans la famille tout le monde était conscientisé très tôt à l’importance d’aller voter. Sa plus grande chicane avec son père, qui les a empêchés de se parler pendant trois mois, concernait d’ailleurs un différend politique.

Jean Lafrance et Jean Charest lors de la pelletée de terre protocolaire visant à souligner le début de la construction de la nouvelle Maison Jean Lafrance, sur la route de l’Aéroport, le 11 juillet 2016. L’ex-premier ministre du Québec, un ami de M. Lafrance, agissait comme président de la campagne de financement.
Photo d'archives, Jean-Francois Desgagnes
Jean Lafrance et Jean Charest lors de la pelletée de terre protocolaire visant à souligner le début de la construction de la nouvelle Maison Jean Lafrance, sur la route de l’Aéroport, le 11 juillet 2016. L’ex-premier ministre du Québec, un ami de M. Lafrance, agissait comme président de la campagne de financement.

Au fil des années, il s’est lié d’amitié avec quelques politiciens, dont Jean Charest, avec qui il entretient une amitié sincère. Ce dernier avait pris l’habitude d’aller partager des repas avec les jeunes, à la maison, et de les inviter en retour à la résidence du premier ministre.

Avenir du magasin partage

Après 40 ans d’activités, une réflexion s’est amorcée quant à la nécessité de maintenir le Magasin Partage, fondé par Jean Lafrance et des jeunes afin d’aider les familles démunies pendant la période des Fêtes. On leur fournit vêtements et nourriture afin de leur permettre de passer du bon temps.

« Après 40 ans, on se demande si on est encore utile, explique l’abbé Lafrance. Il y a tellement d’organismes qui ont ouvert leurs portes depuis, c’est normal qu’on se questionne. On le fait tous les deux ans, avec notre conseil d’administration. »