/news/politics
Navigation

Contrats informatiques du fédéral: des milliards pour cinq géants, malgré les promesses de concurrence

Contrats informatiques du fédéral: des milliards pour cinq géants, malgré les promesses de concurrence
Photo d'archives

Coup d'oeil sur cet article

OTTAWA | Cinq entreprises se sont partagé près de la moitié de la valeur des contrats informatiques du gouvernement fédéral depuis 2011. Le manque de concurrence et les dépassements de coûts se sont poursuivis sous le gouvernement Trudeau, malgré les promesses de changement.

Le fédéral a accordé au moins 8,6 milliards en contrats informatiques au cours des sept dernières années. Sur ce total, une poignée de gros joueurs ont englouti près de la moitié du gâteau.

L’américaine IBM, qui a conçu le défaillant système de paie Phénix, a à elle seule reçu 19 % de tous les contrats fédéraux durant cette période. Le deuxième en lice, le géant des télécoms Bell, s’est lui aussi cassé les dents sur des projets d’envergure, comme la transformation ratée du système des courriels. Des gâchis informatiques qui coûtent une fortune aux contribuables canadiens.

« On a une dépendance de plus en plus grande envers les entreprises des technologies de l’information et les conséquences économiques sont majeures », soutient Jean-François Gauthier, PDG de l’Institut de gouvernance numérique du Québec.

Dépassements de coûts

Plusieurs experts, membres de l’industrie et même le gouvernement admettent un manque de concurrence dans les achats informatiques. Pendant ce temps, les dépassements de coûts s’accumulent.

Des documents obtenus par Le Journal révèlent que l’an dernier, 22 millions en extra ont été payés à neuf entreprises, dont quatre de ces contrats ont été octroyés sans appel d’offres.

Après des mois d’efforts, Le Journal a toutefois été incapable d’obtenir le nombre de soumissionnaires pour les plus importants contrats informatiques octroyés depuis 2011.

Quant aux cinq plus gros contrats signés l’an dernier, on remarque qu’il y a aussi très peu de concurrence.

  • IBM 500 millions, sans appel d’offres
  • Bell Canada 98 millions, 1 soumissionnaire
  • Micro Focus 23 millions, sans appel d’offres – 2 millions en extra
  • Teksystems 23 millions, 2 soumissionnaires
  • PricewaterhouseCoopers 20 millions, 3 soumissionnaires

La ministre chargée de gérer les achats du gouvernement admet que le fédéral doit en faire plus pour stimuler la concurrence et diminuer les coûts. Mais la réforme de l’approvisionnement promise par les libéraux se fait attendre. Et rien n’indique que le gouvernement Trudeau réalisera son engagement d’ici aux prochaines élections.

Syndicat

Le syndicat, de son côté, déplore qu’Ottawa accorde des milliards en contrats aux entreprises privées alors que certains informaticiens à l’interne se « tournent les pouces ».

« Le personnel de Services partagés Canada est encore très désorganisé alors qu’on donne des mandats clairs à des compagnies externes », peste le vice-président de l’institut professionnel de la fonction publique du Canada, Stéphane Aubry.

Ottawa admet qu’il n’y arrivera pas

Le gouvernement Trudeau admet à mots couverts qu’il ne réussira pas à injecter une bonne dose de concurrence dans les appels d’offres fédéraux avant la fin d’un premier mandat comme promis.

Justin Trudeau s’est engagé à faire le ménage dans la façon dont le fédéral accorde ses contrats lucratifs afin que cela devienne « plus rapide, plus simple, et plus concurrentiel ».

La ministre Carla Qualtroug
Photo d'archives Agence QMI, Matthew Usherwood
La ministre Carla Qualtroug

Mais l’exercice piétine et s’avère plus long que prévu, admet la ministre des Services publics et de l’Approvisionnement, Carla Qualtrough. « Nous faisons des progrès, mais c’est plus long que prévu. Bien honnêtement, l’approvisionnement à l’échelle du gouvernement, c’est très lourd », concède-t-elle.

« Nous travaillons à réviser les processus, mais je pense qu’il restera toujours du travail à faire », ajoute-t-elle en soulignant que le dossier Phénix monopolise l’essentiel de son attention à l’heure actuelle. Le manque de concurrence et la dépendance de l’État aux grosses entreprises informatiques coûtent cher aux contribuables canadiens, selon divers intervenants. Il est toutefois difficile d’estimer l’envergure de la perte, puisque ces données sont de nature privée.

« Le gouvernement sait très bien que si seulement une poignée d’entreprises répondent à un appel d’offres, cela lui coûtera plus cher », soutient le porte-parole de l’Association canadienne de la technologie de l’information, André Leduc.

Ce dernier soutient que les entreprises seraient même « stupides » de ne pas profiter au maximum de leur position de force vis-à-vis du gouvernement.

Appels d’offres

Le lobbyiste, qui représente la plupart des géants informatiques, mais aussi des dizaines de PME, est catégorique : le fédéral doit impérativement simplifier ses appels d’offres s’il souhaite augmenter la concurrence.

Le PDG de l’Institut de gouvernance numérique du Québec, Jean-François Gauthier, est d’avis que la complexité des contrats fédéraux coûte une fortune aux Canadiens. En plus de réduire la concurrence, l’envergure des projets entraîne de coûteux ratés, dit-il. « J’aime mieux pas penser à combien cela s’élève. Ça doit être un très, très gros chiffre », estime-t-il.

Des milliards de dépenses en informatique

Le fédéral a dépensé 6,3 milliards de dollars l’an dernier en informatique, soit 175 $ par Canadien.

Cela comprend le matériel, les logiciels, les ressources humaines, les installations, les services externes, les fournitures et l’équipement de bureau de 43 organisations fédérales.

De retentissants échecs

Gros problèmes d’embauche

Malgré ses besoins criants de personnel, le ministère peine à garnir ses rangs. Depuis l’arrivée au pouvoir des libéraux, ce ministère a embauché 821 fonctionnaires... et en a perdu 877, pour une perte nette de 56.

L’objectif de SPC est pourtant d’attirer pas moins de 900 travailleurs en trois ans.

« On travaille fort pour attirer et retenir du personnel, assure une cadre de la fonction publique qui ne souhaite pas que l’on révèle son identité. On est une jeune organisation et on est en transformation. »


Le système de paie phénix

Le nouveau système de paie de la fonction publique fédérale conçu par IBM – appelé Phénix – n’a pas son égal en matière de gâchis informatique.

En plus de coûter aux contribuables canadiens des centaines de millions de dollars, ce fiasco pourrit la vie de dizaines de milliers de familles. Les économies annuelles de 70 millions $ se sont évaporées.

Ce désastre coûtera plutôt 1 milliard $ à réparer. Et ce n’est pas fini. En février, le gouvernement Trudeau a choisi de mettre la hache dans Phénix. Le système qui le remplacera aura aussi un prix. En attendant, un fonctionnaire fédéral sur deux n’est toujours pas payé adéquatement.


Transformation des services de courriels

Ottawa a été forcé de dépenser 170 millions $ pour maintenir son système de courriel et trouver un plan à cause d’un autre fiasco informatique. Bell Canada et la québécoise CGI ont reçu un contrat de 400 millions $ en 2013 pour faire migrer 550 000 adresses courriel du fédéral.

Ce nouveau système devait être en place en mars 2015 et générer des économies annuelles de 50 millions $. Or, le projet a été mis sur la glace quelques mois plus tard. À ce jour, Bell a fait migrer 90 000 boîtes courriel et n’a reçu que 9,7 millions pour son travail.

L’entreprise devra aussi payer au fédéral une pénalité d’au moins 5,8 millions $ en raison du retard accumulé.

Le moral dans les talons

Pas moins de 80 % des fonctionnaires chargés de faire le ménage dans le bordel informatique du fédéral ne croient même pas être sur la bonne voie pour y parvenir.

C’est l’une des révélations-chocs que contient un sondage interne sur la satisfaction des employés d’un important ministère fédéral qui gère des milliards en projets informatiques, et dont Le Journal a obtenu copie.

« Les hauts dirigeants sont tellement éloignés des opérations quotidiennes qu’ils prennent des décisions qui compromettent notre mission », lit-on dans l’enquête interne.

Des employés démoralisés, démotivés, et même harcelés : le coup de sonde dresse un sombre portrait de l’ambiance qui règne à Services partagés Canada (SPC). Pis encore, le moral des troupes est en chute libre depuis plusieurs années, apprend-on.

« Les cadres doivent apprendre à gérer la performance de leurs subalternes sans les intimider, les harceler, ou faire de la microgestion », peste l’un des répondants.

Campagne de selfies

Le document révèle que de vives tensions existent entre les employés et les patrons. Les fonctionnaires ne digèrent pas que leurs supérieurs engrangent les primes alors que le ministère accumule les ratés.

Pour remonter le moral de ses troupes, Services partagés a débloqué 4 millions $ pour former ses cadres en plus de lancer une campagne de selfies.

Pour expliquer le piètre moral des troupes, une porte-parole du ministère soutient que Services partagés n’a jamais reçu le financement adéquat pour réaliser son mandat depuis sa création en 2011.

Harcèlement

Services partagés est aussi aux prises avec un grave problème de harcèlement, qui touche pas moins de 15 % de ses employés. Cette situation est « inacceptable » selon Mme Dupuis, qui souligne que « le taux observé à SPC est plus bas que la moyenne de l’ensemble du gouvernement fédéral ».

Le porte-parole du syndicat se dit de son côté « très déçu » du résultat de l’enquête. « C’est malheureux qu’un aussi gros ministère ait autant de problèmes. Services partagés a toujours été mal structuré, donc les gens ne savent pas où ils vont, leurs tâches sont mal définies et les mesures de rendement sont douteuses », explique Stéphane Aubry, le vice-président de l’institut professionnel de la fonction publique du Canada.

M. Aubry se questionne aussi sur la pertinence d’une campagne de selfies pour remonter le moral des fonctionnaires. « Je ne pense pas que c’est une bonne utilisation des ressources du ministère », croit-il.

La campagne d’égoportraits visait à encourager les fonctionnaires à se prendre en photo avec leur téléphone intelligent et à l’ajouter à leur profil de courriel « de façon à pouvoir être reconnus ou identifiés par leurs collègues ».

Le sondage en bref

9 % ont vécu de la discrimination

15 % ont vécu du harcèlement

67 % se disent mal traités

81 % croient que les cadres prennent les mauvaises décisions au mauvais moment

77 % ne recommanderaient pas SPC comme employeur

71 % sont insatisfaits des mesures prises par SPC pour assurer la bonne santé mentale

77 % croient que les patrons ne donnent pas l’exemple

80 % pensent que le ministère est sur la mauvaise voie pour réaliser son mandat

40 % disent être stressés

40 % ont pensé quitter dans les 6 derniers mois

51 % sont insatisfaits de leur emploi