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Combat de coqs

0512 Boileau
Photo courtoisie Les querelleurs
France Théorêt
La peuplade
135 pages
2018

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Le titre le fait voir, Les querelleurs c’est l’histoire d’un affrontement. Mais c’est surtout l’occasion d’épingler quelques mâles certitudes.

De la trentaine d’ouvrages qu’elle a publiés, France Théorêt a toujours écrit sur, par et pour les femmes, ce qui la classe parmi les grandes écrivaines féministes du Québec. C’est avec ce regard que son plus récent roman se penche pour la première fois sur des hommes : une bataille entre deux coqs qui n’entendent céder sur rien.

Le cœur de leur litige porte sur la réédition du roman Le batailleur publié dans la foulée de la Révolution tranquille et qui a marqué son époque. On a alors dit de son auteur, Claude Lanthier, qu’il était un génie.

Vingt-cinq ans plus tard, Victor Gill, éditeur de renom, veut publier une nouvelle édition de ce roman phare, proposant à Lanthier de le réécrire si telle est sa volonté. Un contrat est dès lors signé. Et Lanthier, inspiré, refait tout le livre d’un seul jet puis l’envoie à l’éditeur.

Mais quand reviennent les épreuves finales, Lanthier n’est plus convaincu de son affaire, alors il ne réagit pas. Les délais courent, l’éditeur relance l’auteur, en vain. Exaspéré, il décide de publier quand même. L’écrivain, furieux, lui intente un procès. Procédures fastidieuses, remises, changements d’avocats, il faudra quinze ans avant qu’enfin, l’affaire aboutisse devant un juge.

Ce procès constitue l’armature du récit de France Théorêt. Deux duos s’y affrontent, puisque les protagonistes ont chacun un avocat à leurs côtés : l’un plaide le respect du contrat, l’autre celui de la création. Mais au-delà des arguments, ce qui fait le sel de ce récit, c’est le portrait qui est dressé des personnages.

Victor Gill est affable, posé, civilisé, « se considère comme un homme d’exception ». Me Benoist, son avocat, est un homme élégant et aux belles manières, digne de son client.

En face, l’écrivain Lanthier est bafoué, tourmenté, incompris, bref un être à part. Et son avocat, Me Vinet, qui a du lyrisme et de la prestance, entend bien transformer cette chicane contractuelle en grand débat littéraire.

Froid détachement

C’est ainsi que, sans concessions, France Théorêt nous décrit des hommes qui ne doutent de rien et surtout pas d’eux-mêmes. Elle le fait avec un froid détachement, mettant en relief le moindre détail qui les concerne. Comme si elle tournait autour d’eux et que chaque pas de côté révélait un nouveau pan de ces personnalités en observation.

Cette approche méthodique ne fait pas de place aux dialogues ou aux états d’âme, car elle se concentre sur la dissection d’une bataille. Et celle-ci a beau être verbale, elle est tout aussi impitoyable qu’un combat à mains nues. « La question est de savoir qui sera le maître », comme l’indique l’extrait de Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll qui ouvre Les querelleurs.

Ce roman ironique est finalement d’une implacable efficacité : oui, que de fatuité chez les grands hommes qui s’agitent !