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La «nuit de l’âme» d’une écrivaine

Christine Orban
PHOTO COURTOISIE, Carole Bellaiche Christine Orban

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L’écrivaine française Christine Orban, auteure d’une vingtaine d’ouvrages qui ont connu un vif succès, dépeint sa « nuit de l’âme » et son long retour à la lumière à la suite d’une déclaration terriblement méprisante de son beau-père dans son nouveau roman à saveur autobiographique, Avec le corps qu’elle a...

Pendant l’été 1981, son héroïne, Gwendoline, se fait bronzer en bikini au bord de la piscine de la villa de son beau-père. Elle est jeune et belle et vient d’apprendre que son premier roman sera publié.

Le mari de sa mère, un grand écrivain qui reçoit le Tout-Paris, ne le prend pas. Devant tous les invités, il lance avec mépris : « Avec le corps qu’elle a, ça va être facile pour elle. »

Scène vraie

La remarque dégradante a réussi son travail de sape et miné la confiance de Gwendoline. Pendant des années, elle n’a plus réussi à écrire une seule ligne. Jusqu’au jour où les mots du beau-père lui sauteront au visage.

Le bouleversant roman de Christine Orban soulève beaucoup de questions par rapport à la place des femmes, dévoile un machisme bien en place à l’époque et témoigne des dégâts causés par la mesquinerie. Jusqu’à quel point le roman est-il autobiographique ? « Ce qui est autobiographique, c’est la scène du début, qui en effet a eu lieu, confirme-t-elle en entrevue. Je la nourris, je l’incarne au travers d’un personnage, et après, le personnage s’en empare. C’est le personnage qui nous raconte une histoire. Mais chaque émotion que je donne à vivre à mon personnage, je l’ai ressentie : cette douleur, ce mal-être, ce sentiment d’illégitimité. »

La blessure des mots, la puissance des mots peuvent être une arme, ajoute-t-elle. « J’en ai fait les frais, je l’ai ressentie. C’était un pari de faire un livre avec une blessure qui ne soit pas un viol ou un coup de couteau, mais une blessure avec des mots, une blessure invisible. »

En guérir

Comment en guérit-on ? « On met beaucoup de temps. J’ai occulté cette phrase et je l’ai retrouvée, des années après. La perversité d’un tel propos, c’est que le personnage finit par penser qu’il est coupable. Elle n’aurait pas dû se mettre un bikini, elle n’aurait pas dû écrire un roman à 20 ans. Comme si elle avait été sur un territoire qui ne lui appartenait pas, qui appartenait aux hommes. »

Christine Orban ajoute que la rage de ne pas avoir réagi a aussi fait du tort. « Elle n’avait plus envie de s’habiter. Qui a envie d’habiter un corps qui a été humilié, enjambé par cet homme nu sous son pagne, avec des propos tellement violents énoncés devant tout le monde ? Elle se sent dévalorisée. »

Du temps

Son personnage mettra du temps à faire la paix avec lui-même, mais transcende les épreuves. L’écrivaine est d’accord : Gwendoline se tourne vers la lumière. « Il faut du temps pour avoir une vision plus objective. Quand on est dans l’émotion et dans la souffrance, on n’a pas un détachement suffisamment grand pour comprendre ce qui s’est passé. Il faut un peu de temps, cesser d’être dans la blessure. Ça fait perdre beaucoup de temps de vie, de moments de bonheur, et ça, c’est évidemment très regrettable. On a beau dire, il faut faire l’expérience et comprendre soi-même. La difficulté avec ce genre de situation, c’est la honte. »

L’écrivaine pense qu’aujourd’hui, ça va beaucoup mieux pour les femmes dans le milieu littéraire, par rapport aux années 1980. « On avait déjà fait des progrès. C’était plus difficile du temps de Colette, qui a dû cosigner avec son mari pour voir le jour. George Sand a pris un nom masculin. Dans les années 1980, le machisme est encore très fort dans les familles et la société. »

  • Christine Orban a écrit une vingtaine de romans, récits et recueils.
Avec le corps qu’elle a...<br />
Christine Orban.<br />
Éditions Albin Michel.<br />
195 pages environ
Photo courtoisie
Avec le corps qu’elle a...
Christine Orban.
Éditions Albin Michel.
195 pages environ