/lifestyle/health
Navigation

Victime de l’alcool au volant, son corps est sa prison

Marcel et Gabriel Raby posent devant la maison en pierre qu’ils ont construite à Saint-Colomban. Une rampe a dû être ajoutée.
Photo Ben Pelosse Marcel et Gabriel Raby posent devant la maison en pierre qu’ils ont construite à Saint-Colomban. Une rampe a dû être ajoutée.

Coup d'oeil sur cet article

Gabriel Raby a été condamné à la prison à vie le 15 janvier 2016. Mais sa prison n’a pas de barreaux et il n’a commis aucun crime. Il est une victime de l’alcool au volant. Gabriel est en fauteuil roulant, emmuré dans son propre corps, à cause d’un chauffard.

C’était un vendredi soir, le début du week-end. Le brillant technicien fervent d’électronique a quitté son travail chez EMD Technologies, à Saint-Eustache, cinq minutes à l’avance pour rejoindre un ami.

« J’aurais dû partir à l’heure », a laissé tomber cette semaine l’homme maintenant âgé de 30 ans.

Le Journal l’a rencontré à sa résidence de Saint-Colomban, dans les Laurentides, qu’il vient tout juste de réintégrer, deux ans et demi après la collision qui l’a cloué à son fauteuil.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Gabriel Raby revient de loin. Il est passé à un cheveu de mourir, le 15 janvier 2016, à l’intersection des rues du Parc et Saint-Eustache.

Au volant de sa Toyota Corolla, il s’est immobilisé à l’arrêt obligatoire situé à 200 mètres de son travail.

Il attendait qu’un Mitsubishi RVR passe sur la rue perpendiculaire, où il n’y a pas d’arrêt.

Un impact violent

Le conducteur de ce véhicule utilitaire sport a soudainement traversé le terre-plein pour venir percuter la voiture de Gabriel.

Bernard Godin conduisait à 99 km/h dans une zone de 50 km/h. La chaussée était glacée et l’homme de 62 ans était en état d’ébriété.

L’impact, survenu directement au niveau de la portière de Gabriel, a été d’une grande violence.

Pour le jeune homme, c’est le black-out total. Il est transporté à l’hôpital de Saint-Eustache pendant qu’une policière de cette même ville contacte son père.

En arrivant en centre hospitalier, Marcel Raby est informé que son fils sera transféré d’urgence au centre de traumatologie Sacré-Cœur, à Montréal.

« Je capotais en maudit », se souvient l’homme de 65 ans.

L’aorte de Gabriel a été déchirée lors de la collision, et le jeune homme risquait de se vider de son sang. Ses hanches et plusieurs de ses côtes ont aussi été fracturées sous la force de l’impact.

C’est le cardiologue Alain Verdant qui lui a sauvé la vie. « Je lui dois la vie », soutient Gabriel, sans hésitation.

Le jeune homme a passé deux mois dans le coma. À son réveil, il peinait à reconnaître ses proches et était incapable de communiquer avec eux.

Un seul doigt mobile

Gabriel Raby a toujours été un passionné d’électronique. Il concevait des machines à rayons X pour gagner sa vie, mais il a aussi développé ses propres consoles musicales avec son ami Marc-André Guimond. Les deux anciens étudiants du Cégep Lionel-Groulx ont fondé la compagnie GRR Systems en 2012, à laquelle Martin Lafleur s’est joint plus tard comme associé.

C’est ce dernier qui a eu l’idée de donner une tablette électronique à Gabriel, en septembre 2016, pour qu’il puisse communiquer. Ce fut un succès.

L’ensemble des muscles de Gabriel sont contractés en permanence – il souffre de spasticité –, mais son cerveau fonctionne normalement. Il peut dire quelques mots, mais son élocution est difficile.

C’est donc toujours grâce à un ordinateur qu’il réussit à se faire comprendre, encore aujourd’hui. C’est de cette façon qu’il a répondu aux questions du Journal, en écrivant ce qu’il voulait dire dans un logiciel de traitement de texte, à l’aide de son index droit, son seul doigt encore mobile.

Pour tout le reste, il a besoin d’assistance. Gabriel est incapable de diriger son fauteuil roulant, il souffre d’incontinence et c’est son père qui doit le déposer dans son lit, le soir venu. Le jeune homme vient à peine de recommencer à manger par lui-même, mais son alimentation est restreinte, à cause des risques d’étouffement.

Une longue convalescence

Depuis plus de deux ans, Gabriel Raby s’est promené d’hôpitaux en centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD), en passant par un centre de réadaptation. Son père le visitait tous les jours.

Le plus grand souhait de Gabriel était de revenir à la maison. Cette maison en pierre, que son père et lui ont construite de leurs mains en haut d’une butte, dans la quiétude des bois.

Gabriel et son père Marcel Raby avant la collision. Ils faisaient des spectacles ensemble.
Photo Ben Pelosse
Gabriel et son père Marcel Raby avant la collision. Ils faisaient des spectacles ensemble.

Cette maison dans laquelle ils ont installé un studio d’enregistrement professionnel, pour s’adonner à leur passion commune pour la musique.

Le souhait de Gabriel s’est enfin réalisé en février dernier.

Certes, une rampe a dû être ajoutée devant leur résidence. Un lit d’hôpital et un lève-personne ont été installés à l’intérieur. Il reste encore des ajustements à faire, mais Gabriel y est beaucoup plus heureux.

« En maudit », dit-il en esquissant un sourire.

Puisque le jeune homme n’est pas autonome, son père s’occupe de lui à temps plein.

« Moi sans lui, ça ne marche pas. Lui sans moi, ça ne marche pas non plus. On est soudés », souligne Marcel Raby, avec émotion.

Gabriel Raby, photographié dans le studio 
d’enregistrement aménagé chez lui, rêve de 
rejouer de la musique.
Photo courtoisie, Gabriel Raby
Gabriel Raby, photographié dans le studio d’enregistrement aménagé chez lui, rêve de rejouer de la musique.

Tous les jours, Gabriel fait des exercices, espérant retrouver une certaine mobilité. Il se fixe des objectifs.

Ce qu’il désire désormais plus que tout : remarcher. À l’heure actuelle, Dieu seul sait si ce sera possible.

Le jeune homme aimerait également rejouer de la musique.

« Mais ça va être dur », dit-il en montrant sa main gauche recroquevillée sur elle-même.

Des excuses

Quand il a appris que l’homme qui l’avait happé était en état d’ébriété, Gabriel Raby était très frustré. « Je le suis toujours », note-t-il.

Bernard Godin lui a présenté des excuses, la semaine dernière, au palais de justice de Saint-Jérôme. Le sexagénaire a alors reconnu sa culpabilité à un chef de conduite avec les facultés affaiblies causant des lésions.

Il a été incarcéré sur-le-champ, car les avocats ont suggéré une peine d’emprisonnement de 27 mois au juge Gilles Garneau.

« Il va sortir au tiers [de la sentence], après huit mois. Le temps qu’il va faire, ce n’est rien comparé à ce que Gabriel va endurer comme séquelles », s’insurge Marcel Raby.

« Moi, ma vie, elle est bousculée pour toujours », ajoute Gabriel.

Les Raby estiment qu’il n’y a qu’une seule façon pour que ceux qui conduisent saouls comprennent vraiment l’ampleur des conséquences de leur geste.

« On devrait leur imposer une journée, où ils seraient confinés à une chaise roulante, à chier dans leurs culottes, avec un seul doigt pour communiquer », comme c’est le cas pour Gabriel depuis la collision. « Peut-être qu’ils ne boiraient plus jamais d’alcool de leur vie », conclut son père Marcel.


►Le juge Gilles Garneau a pris la sentence en délibéré. Il rendra sa décision le mois prochain.

– Avec la collaboration de Christian Plouffe