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Certaines femmes autochtones pourraient ne pas témoigner

Celles qui disent avoir été abusées par des policiers n’iraient pas à la commission Viens

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VAL-D’OR | Les femmes autochtones qui ont allégué avoir subi des abus sexuels et physiques de policiers de Val-d’Or pourraient ne pas témoigner à la commission Viens, mise en place après que le DPCP eut annoncé ne pas avoir assez de preuves pour porter des accusations.

En octobre 2015, la diffusion d’un reportage de l’émission Enquête de Radio-Canada avait déclenché une crise sociale à Val-d’Or, en Abitibi, en présentant plusieurs témoignages de femmes autochtones qui racontaient avoir été victimes d’agressions sexuelles et physiques de la part de policiers de la Vallée-de-l’Or.

Commission d’enquête

Sous pression après que le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) eut annoncé ne pas avoir assez de preuves pour poursuivre les policiers, le gouvernement Couillard a créé la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics, dirigée par le juge à la retraite Jacques Viens.

Jacques Viens<br>
<i>Commissaire</i>
Capture d’écran Radio-Canada
Jacques Viens
Commissaire

Aujourd’hui, un an après le début des audiences, Le Journal a appris qu’il est fort probable que les femmes qui ont dénoncé des abus ne témoignent pas.

« Nous sommes en contact avec elles depuis un certain temps. C’est un dossier chaud. Il faut prendre notre temps. Pour l’instant, elles ne souhaitent pas témoigner. On respecte le choix de chaque individu de témoigner ou non », a dit le responsable des communications à la commission Viens, Benoit Bigué-Turcotte.

Une des femmes avait notamment déclaré à Enquête avoir reçu 200 $ pour faire une fellation à plusieurs policiers, 100 $ pour le service et 100 $ pour qu’elle se taise.

Une autre racontait avoir été agressée au poste de police par un agent.

Angela King avait témoigné à visage découvert lors de l’émission Enquête.
Capture d’écran Radio-Canada
Angela King avait témoigné à visage découvert lors de l’émission Enquête.
Bianca Moushoom avait témoigné à visage découvert lors de l’émission Enquête.
Capture d’écran Radio-Canada
Bianca Moushoom avait témoigné à visage découvert lors de l’émission Enquête.
Priscilla Papatie avait témoigné à visage découvert lors de l’émission Enquête.
Capture d’écran Radio-Canada
Priscilla Papatie avait témoigné à visage découvert lors de l’émission Enquête.

Le SPVM s’en mêle

Au lendemain de ces allégations qui avaient choqué tout le Québec, le gouvernement Couillard avait mandaté la police de Montréal (SPVM) pour enquêter sur les allégations et les agissements des policiers de la Sûreté du Québec à Val-d’Or.

Huit agents avaient été suspendus. Deux d’entre eux ont été rapidement blanchis, car ils ne travaillaient pas à Val-d’Or au moment où les femmes disaient avoir été agressées.

Hier, l’observatrice indépendante nommée par Québec pour s’assurer que l’enquête du SPVM soit réalisée dans les normes, Me Fannie Lafontaine, a témoigné à la commission Viens.

L’observatrice nommée par Québec, Me Fannie Lafontaine, a témoigné hier à la commission Viens.
Capture d’écran Radio-Canada
L’observatrice nommée par Québec, Me Fannie Lafontaine, a témoigné hier à la commission Viens.

Enquête « impartiale »

Celle qui a eu accès à toute la preuve a qualifié l’enquête d’intègre et d’impartiale et « menée selon les plus hauts standards ».

« Une enquête criminelle est essentielle, mais insuffisante en soi pour faire la lumière sur des pratiques plus systémiques, sur des schèmes de comportement qui peuvent sous-tendre les allégations », a-t-elle dit.

Après la première phase de l’enquête indépendante du SPVM, en novembre 2016, le DPCP avait déjà analysé 38 dossiers, dont 15 de nature sexuelle. Dans 19 d’entre eux, les femmes n’étaient pas en mesure d’identifier personne.

Deux policiers de la Côte-Nord avaient cependant été accusés, dont un s’est par la suite enlevé la vie.

Une autre phase de cette enquête qui est toujours en cours a mené à 55 plaintes, dont 54 ont été récemment soumises au DPCP, qui n’a toujours pas annoncé s’il déposerait des accusations.

Radio-Canada se dit bâillonnée par les policiers

Radio-Canada et la journaliste Josée Dupuis estiment que la poursuite de 3,4 millions $ déposée par les 48 policiers de Val-d’Or est une poursuite-bâillon qui vise à faire taire les femmes autochtones et la société d’État.

En octobre 2016, les policiers de Val-d’Or ont entamé une poursuite en diffamation contre l’émission Enquête et Josée Dupuis, qui a réalisé le reportage intitulé Abus de la SQ : les femmes brisent le silence. Ils soutiennent que le reportage est « biaisé, trompeur et le contenu est inexact, incomplet et mensonger ».

Ils disent que les policiers de Val-d’Or sont dépeints comme étant racistes, méprisants et auteurs d’abus physiques et sexuels à l’égard des femmes autochtones.

Radio-Canada (SRC) a tenté en vain à deux reprises depuis l’été dernier de convaincre un juge que la démarche était abusive et qu’il s’agit d’une poursuite-bâillon.

« Intimidation »

« Elle [la poursuite] constitue une forme d’intimidation à l’égard des femmes qui ont témoigné dans ce reportage ainsi que celles qui ont déposé des plaintes au SPVM [police de Montréal] à la suite dudit reportage », peut-on lire dans la requête.

La société d’État allègue également que les policiers souhaitent orienter le débat public en leur faveur.

La SRC soutient qu’en faisant taire les sources, la poursuite a un effet direct sur la possibilité qu’a la société d’État de jouer son rôle d’informer le public.

Échecs de la SRC

Or, à deux occasions, Radio-Canada a été déboutée dans sa demande d’un débat d’urgence pour faire tomber la poursuite. La SRC devra donc attendre jusqu’au 19 mai prochain pour se défendre.

Selon le juge de la Cour d’appel Mark Schrager, la prétention de la société d’État que les femmes autochtones se sentent intimidées et hésitent de parler aux journalistes n’est appuyée sur aucune preuve.

Le juge Schrager ajoute que les femmes autochtones ne sont pas visées par la poursuite des policiers.