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L’improvisateur en chef

L’improvisateur en chef
AFP

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On savait déjà que Donald Trump méprise les experts, mais il devient de plus en plus clair qu’il méprise aussi l’expertise et surtout l’effort qu’il faut mettre pour comprendre les problèmes que doit affronter un dirigeant. Il le dit lui-même: comme son instinct est infaillible, il n’a pas besoin de se préparer.

Donald Trump est à la veille de rencontrer ses vis-à-vis du G7 dans un contexte de confrontation commerciale qui risque de stopper l’essor de l’économie mondiale et il s’envolera ensuite vers Singapour en vue d’un sommet historique avec Kim Jong-un. Dans les circonstances, on s’attendrait à ce qu’il consacre l’essentiel de son temps à potasser ses dossiers et à consulter l’armée d’experts qui sont à sa disposition, afin d’arriver fin prêt à ces deux rencontres consécutives. Pourtant, si on excepte quelques heures passées en compagnie du premier ministre japonais, il a passé le plus clair de son temps aujourd’hui à pianoter sur Twitter, entre autres pour répandre ses théories du complot au sujet de l’enquête du procureur spécial Robert Mueller.

Donald Trump avait décidé de tenir le sommet avec Kim Jong-un sur un coup de tête, sans consulter qui que ce soit, lors de la visite d’une délégation sud-coréenne. Puis, après des échanges acerbes avec le régime de Kim, il avait abruptement décidé de l’annuler, encore sans consulter qui que ce soit, pour ensuite revenir sur sa décision à la demande expresse des Nord-Coréens. Depuis, les responsables des deux pays et les hôtes de Singapour se démènent comme des diables dans l’eau bénite pour assurer que Trump pourra avoir son photo-op avec le petit dictateur. Des détails restent à régler, comme de savoir si leur ineffable Dennis Rodman jouera ou non un rôle dans ce sommet, mais on pourrait s’attendre à ce qu’un président américain mette un minimum d’efforts à préparer une rencontre attendue depuis des décennies. Pourtant, en réponse à un journaliste qui lui demandait comment il se prépare au sommet de Singapour, Trump a répondu qu’il n’avait pas besoin de préparation, car tout est dans l’attitude.

On a eu un autre exemple de cette «attitude» de Trump hier, lorsqu’il présidait une rencontre annuelle d’information sur les ouragans de l’agence fédérale de gestion des situations d’urgence (FEMA). Son monologue de 17 minutes portait sur tout sauf sur les ouragans et consistait essentiellement à complimenter les membres les plus obséquieux de son cabinet et à se vanter des performances de l’économie américaine (voir ici). Pas un mot, par contre, sur les milliers de décès attribuables à l’échec lamentable de la réponse de son administration aux suites de l’ouragan Maria à Porto Rico (plus de 4000 décès plutôt que les 64 rapportés par les statistiques officielles, selon une étude du New England Journal of Medicine).

De telles anecdotes pourraient être multipliées à l’infini. Par exemple, à quoi bon faire appel à l’expertise du ministère de la Justice pour réviser les demandes de centaines de prisonniers qui purgent des peines d’emprisonnement à vie pour des crimes non violents quand on peut tout simplement réagir aux demandes d’une vedette de téléréalité de passage à la Maison-Blanche? Le degré d’amateurisme et d’improvisation de cette administration atteint des niveaux inquiétants.

Lors de la rencontre du G7, on aura droit au spectacle d’un président qui ignore à peu près tout des enjeux discutés et qui s’arroge pourtant le droit de déclarer que toutes les ententes internationales négociées par d’autres que lui-même sont mauvaises. Comme il y a de fortes chances que les six leaders se braquent contre lui sur les enjeux commerciaux, il ne serait pas étonnant de le voir sortir de nouvelles initiatives protectionnistes, toutes plus dommageables les unes que les autres pour l’économie américaine et pour l’économie mondiale, qu’il présentera comme autant de victoires à ses partisans. Donc, on aura droit à beaucoup d’«attitude», mais pas beaucoup de propositions réfléchies pour faire avancer les dossiers chauds.

Ensuite, lors de sa rencontre avec Kim Jong-un, il fera de nouveau étalage de son «attitude», mais il serait étonnant qu’on l’entende articuler des solutions viables aux problèmes de sécurité de la péninsule coréenne. Surtout, il ne serait pas étonnant qu’il soit tenté de mordre aux propositions soigneusement préparées par ses vis-à-vis nord-coréens sans vraiment comprendre leur portée ou leur signification, dans le but de pouvoir rentrer chez lui avec une prétendue victoire dans ses valises.

D’improvisation en improvisation, réconforté par des médias de droite complaisants et un entourage de yes-men, Trump arrivera à se convaincre lui-même et à convaincre sa base qu’il a la formule gagnante pour gouverner la démocratie la plus puissante du monde. Après tout, il a remporté la présidence sans jamais faire le moindre effort pour apprendre les rudiments du fonctionnement des politiques qu’il critiquait à tout vent. Il se fie à son instinct, mais quand il fera face à une vraie crise, son impulsivité et son manque de sérieux dans l’accomplissement de sa tâche pourraient bien avoir des conséquences sérieuses. Il restera alors à souhaiter que ses successeurs soient adéquatement préparés pour réparer les pots cassés.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM