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La fille d’un mafieux liée à un projet de 60 M$

Un des terrains sur lequel sera construit un centre d’achat appartient à la femme

Voici une esquisse du projet du centre commercial Carrefour Saint-Eugène, à Saint-Jean-sur-Richelieu, en Montérégie.
Photo courtoisie Voici une esquisse du projet du centre commercial Carrefour Saint-Eugène, à Saint-Jean-sur-Richelieu, en Montérégie.

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Un centre commercial de 60 millions $ devrait bientôt voir le jour à Saint-Jean-sur-Richelieu sur un terrain appartenant à l’entreprise de la fille et ex-associée d’un mafieux au lourd passé criminel.

Le Carrefour Saint-Eugène, un projet calqué « sur le modèle du DIX30 [à Brossard] », selon son promoteur, devrait ouvrir « avant le début de l’automne » dans le quartier Saint-Eugène à Saint-Jean-sur-Richelieu.

Notre Bureau d’enquête a appris qu’une partie des terrains où le projet est développé appartient à une compagnie à numéro dont la présidente est Nathalie Di Maulo.

On aperçoit ici Nathalie Di Maulo, qui est liée au projet, accompagnée de son père, le mafieux Vincenzo <i>Jimmy</i> Di Maulo.
Photo courtoisie
On aperçoit ici Nathalie Di Maulo, qui est liée au projet, accompagnée de son père, le mafieux Vincenzo Jimmy Di Maulo.

Cette dernière est la fille de Vincenzo Di Maulo, dit Jimmy Di Maulo.

Père et fille ont également eu des liens d’affaires. Jusqu’en 2014, ils étaient associés dans une firme de prêts d’argent sans garantie et dans une firme de relations publiques. Cette dernière entreprise est d’ailleurs toujours actionnaire de la compagnie propriétaire du terrain sur lequel doit voir le jour le centre commercial.

Jimmy Di Maulo est le frère de Joe Di Maulo, qui était marié à la sœur de Raynald Desjardins (un acteur important du crime organisé) et a été assassiné en 2012.

Jimmy a été décrit par un juge en 1998 comme un « membre influent d’une organisation criminelle ». Il « aurait recyclé une partie des narcodollars dans l’immobilier [...] dans la région métropolitaine », selon le livre Mafia Inc. publié en 2010.

Il a été condamné en 1996 à 12 ans de prison pour avoir recyclé 10 M$ en produits de la criminalité et comploté pour importer 2500 kilos de cocaïne de la Colombie. Il a passé les années 1970 en prison pour un meurtre.

Un associé

Le promoteur du projet de centre d’achat est Gilles Dumouchel. Il est associé avec Mme Di Maulo dans la compagnie propriétaire du terrain. Il a à son actif cinq faillites et propositions commerciales.

Joint par notre Bureau d’enquête, M. Dumouchel a décrit le projet de centre commercial comme étant « énorme ». « C’est une affaire entre 40 et 60 M$ », nous a-t-il dit. Il a affirmé avoir déjà vendu un lot à un quincaillier.

M. Dumouchel sait que son associée Nathalie Di Maulo est la fille et ex-associée de Jimmy Di Maulo.

« Je lis les journaux comme tout le monde. Je l’ai rencontré à un moment et elle s’est dite intéressée. Elle a jamais rien fait de mal », nous a-t-il dit en entrevue.

« Son père a 80 ans. Il doit être plus tranquille », a-t-il ajouté.

« Retraité depuis longtemps »

Mme Di Maulo, pour sa part, nous a affirmé que son père était « retraité depuis longtemps » et qu’il n’était pas associé au projet de centre commercial. Elle nous a dit que les firmes avec lesquelles elle a été associée avec lui appartenaient auparavant à son père. Mais elle les a reprises « depuis longtemps ».

« Je comprends pas comment ça que [son nom] était là [en 2014] », nous a-t-elle dit.

Mme Di Maulo nous a reproché de vouloir « brasser de la merde » et nous a dit que l’origine des fonds pour le projet était « confidentielle », tout en affirmant être « droite » et avoir dû se « débrouiller » dans la vie.

 

Le maire dénonce le dézonage du terrain

Le nouveau maire de Saint-Jean-sur-Richelieu, Alain Laplante, dénonce le processus entourant le dézonage des terrains du Carrefour Saint-Eugène.

Le territoire, qui était auparavant désigné pour un usage industriel, a été rezoné pour permettre du développement commercial en 2015.

Des citoyens s’étaient opposés au processus de dézonage. Ils ont réussi à forcer l’ouverture d’un registre pour tenir un référendum sur la question. Mais selon les explications du nouveau maire, la Ville a contourné cette opposition en retirant le règlement controversé. Elle a adopté plus tard un nouveau règlement qui est une copie conforme de l’ancien, mais qui ne pouvait pas être contesté par des citoyens.

Volonté politique

« Il faut croire qu’il y avait une grande volonté politique que le projet voie le jour », a dit le maire pour expliquer ce processus.

« J’aurais jamais laissé aller une démarche comme ça. La Ville a fait indirectement ce qu’elle n’a pas pu faire directement », dénonce celui qui a été élu maire en novembre.

M. Laplante estime qu’il est maintenant trop tard pour bloquer le projet du Carrefour Saint-Eugène, qu’il voit d’un mauvais œil.

« C’est certain que ce n’est pas l’idéal. [...] Ce qui m’achale le plus, c’est comment ça s’est fait. On a mis ça dans les dents des citoyens », affirme-t-il.

Antécédent

L’ancien maire Michel Fecteau n’a pas répondu à notre message. L’actuel conseiller du district Saint-Eugène, Jean Fontaine, qui a fait une promotion active du projet lors de la dernière campagne électorale, n’a pas non plus rappelé malgré plusieurs messages laissés sur sa boîte vocale.

M. Fontaine est un ancien propriétaire d’un bar à Saint-Jean-sur-Richelieu qui a été perquisitionné par la police en 2012 pour trafic de stupéfiants. Dans une entrevue accordée au journal local L’Écho en 2012, il disait d’ailleurs être au fait des « activités illicites » qui se déroulaient dans son commerce. Selon l’article, un des vendeurs de drogue arrêtés était son chambreur.