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Rire pour rien? Ignorance crasse, oui !

Yvon Deschamps
Photo courtoisie Benoît Aquin Yvon Deschamps

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Avez-vous lu la chronique de Mario Girard dans La Presse+ ce matin ? Moi, oui.

On s’entend : le chroniqueur sait qu’il va se réveiller avec une volée de bois vert aujourd’hui.

Pas que le monde de l’humour a l’épiderme plus sensible que d’autres milieux (ça, c’est un sujet pour un autre billet), mais plutôt à cause de la mauvaise foi qu’il déverse, et surtout parce qu’il démontre ce syndrome de snobisme intellectuel à propos de l’humour que l’on croise encore trop souvent aujourd’hui.

« [H]ier encore, il n’y avait que Molière et Yvon Deschamps pour nous faire rire ».

« Tous les humoristes ont le même style ».

« Tu veux devenir une vedette rapidement ? Tu vas à Occupation double ou tu te lances une carrière en humour ».

« La recette est simple – tu n’as qu’à imiter les autres ».

C’est exactement le constat de mauvaise foi crasse qui me fait sortir de mes gonds.

C’est le parfait témoignage que la société québécoise ne maîtrise pas suffisamment son riche héritage culturel humoristique. Et c’est pourquoi je demeure convaincue que l’on devrait aborder l’humour à l’université, de la même manière que l’on offre des baccalauréats en arts plastiques, en danse, en littérature, en arts dramatiques, en musique, etc. Et pourquoi je me permets maintenant de m'adresser à M. Girard directement.

Parce qu’en passant, M. Girard, Yvon Deschamps n’était pas le premier génie de l’humour québécois et ne sera pas le dernier.

Parce que Molière n’était pas le seul de son temps.

Parce que l’humour est de toutes les sociétés depuis que l’Humain est humain.

Parce que c’est loin d’être un milieu où l'on devient une vedette rapidement. Vos propos sont une insulte au parcours du combattant auquel se plie une foule d’artistes de talent. Allez-donc dire le tout au visage de Mélanie Ghanimé, Fred Dubé, Mélanie Couture, Richardson Zéphir, Korine Côté, Alexandre Bisaillon, Jérémie Larouche et des dizaines d’autres... juste pour voir leur réaction.

Même votre superbe Blanche Cardin ne s’est pas faite en un jour. D’ailleurs, étiez-vous au Zoofest quand elle est venue en 2012 pour essayer de travailler sa cote de popularité ? Moi, oui.

Savez-vous qu’en ces temps où tout est accessible facilement, c’est d’autant plus difficile de trouver son caractère unique comme artiste ? Mais les humoristes y travaillent, se remettent en question, se testent, sont toujours en train de demander au public : « est-ce que je vous fais rire ? ». Et quand ça ne fonctionne pas, ils se remettent à l’ouvrage.

Des recettes faciles ? SVP, dites aux producteurs et productrices où elles se trouvent ! Avec l’intense compétition pour l’attention du public en 2018, ils seraient très heureux de les connaître !

Parce que vous semblez ignorer que le public québécois est de plus en plus connaisseur, de plus en plus difficile à faire rire.

Vous voulez faire un test ? Allez dans une soirée d’humour bien ancrée, comme par exemple celle du Pub Brouhaha dans Rosemont. Vous allez y trouver des habitués qui sont présents depuis des années. Là, vous allez voir que les soirées d’humour comptent beaucoup de critiques très cultivées en humour, et que les humoristes ne l’ont pas toujours facile...

Et en ce qui concerne les rires inconscients, ceux que l'on fait lors d'un malaise ou pour combler un silence, ils ne sont pas apparus avec la société québécoise contemporaine. Eux aussi existent depuis que le monde est monde. Un petit cours d'anthropologie et on vous enseignera la différence entre le rire Duchenne et le rire non-Duchenne. Parce que les êtres humains sont ficelés d'une certaine façon, parce que notre cerveau possède des cellules qui réagissent par le rire.

L’argument « J’aime rire, mais... »

C’est drôle que vous vous défendiez dans votre chronique en disant que vous aimez rire. Selon des études sur les pourfendeurs de l’humour en Grande-Bretagne (les gens qui écrivent aux médias ou aux artistes pour se plaindre), il s’agit de l’outil argumentaire qui revient le plus souvent : « J’aime rire, mais... », suivi des attaques.

Vous savez pourquoi les gens ont ce réflexe ? Selon les études, puisque le sens de l’humour est perçu comme un signe d’intelligence, dire qu’on n’aime pas rire serait l’équivalent d’admettre que l’on n’est pas assez intelligent pour comprendre les blagues.

Donc, on utilise le « J’aime rire, mais... », pour convaincre notre interlocuteur que l’on est de taille à mener le débat.

Bon... j’avoue, je suis un peu pugnace avec vous ici, mais les études et leurs résultats existent réellement.

Par ailleurs, M. Girard, vous avez le droit de ne pas aimer les « jokes de pets ». Vous avez le droit de ne pas aimer tous les humoristes. Je ne suis pas une fan finie du contenu de plusieurs d’entre eux et elles.

L’humour est un art. Il y a plusieurs artistes et plusieurs œuvres. Ce n’est pas parce qu’on n’aime pas la peinture à numéros ou une toile de Picasso que l’art visuel est mauvais pour la société.

Il y a des gens qui rient aux jokes de pets et écoutent du Mozart en boucle.

Il y a des artistes qui aiment les flatulences et d’autres qui attaquent les maux de la société pour nous les retourner au visage comme un miroir.

L’être humain choisit en fonction de ses goûts, de son expérience, de son capital (culturel, économique, etc.).

Condamner tous les créateurs d’humour pour des jokes de pets, ce n’est pas de la haute voltige intellectuelle.

Quand on ne connaît pas un milieu ou qu’on n’en connaît qu’un angle, ce qui est public, il est vrai que la tentation à généraliser est grande.

Mais en 2018, il est plus que temps de s’élever au-dessus de ça.

Le nombre d’études concernant l’humour est rendu trop important pour se contenter de grossières généralisations qui impliquent des becs non désirés de « vieilles tantes beurrées de rouge à lèvres », comme vous dites.

J’ai une longue liste de références pour vous, M. Girard. Ça me ferait très plaisir de vous la partager. Cependant, je vous suggère de commencer par celles ci-dessous. Ça sera déjà un bon début.

Et je vous invite le plus sérieusement du monde à partager un café avec moi, à discuter de votre vision et de la mienne. Malgré le ton de votre chronique, je suis certaine qu’il y a des points sur lesquels on s’entend, même si vous me semblez davantage un partisan de Lipovetsky et L’ère du vide, et que je suis à l’autre bout de ce spectre.

Et, juste pour finir, en passant... rire pour rien, c’est très bon pour la santé. Il y a des études là-dessus aussi. ;)

 

Aird, Robert. 2004. L'histoire de l'humour au Québec : de 1945 à nos jours. Montréal : VLB Éditeur.

Aird, Robert. 2007. « L’humour d’une nation en construction : le cas du Bas-Canada. », Humoresque (25) : 11-31.

Aird, Robert. 2010. Histoire politique du comique au Québec. Montréal : VLB Éditeur.

Attardo, Salvatore. 2014. Encyclopedia of Humor Studies, sous la dir. de Salvatore Attardo. Los Angeles, London, New Delhi, Singapore, Washington : Sage Publications Inc.

Brodie, Ian. 2008. « Stand-up Comedy as a Genre of Intimacy. » Ethnologies, 30 (2) : 153-180.

Deveau, Danielle. J. 2012b. « English Canadian Stand-up Comedy as a Field of Cultural Production », Thèse de doctorat, Simon Fraser University.

Friedman, Sam. 2014. Comedy and Distinction : The Cultural Currency of a ‘Good’ Sense of Humour, New York : Routledge.

Joubert, Lucie. 2002. L'Humour du sexe. Le rire des filles. Montréal : Triptyque.

Lockyer, Sharon et Lynn Myers. 2011. « ‘It’s About Expecting the Unexpected’ : Live Stand-up Comedy from the Audiences’ Perspective. » Participations Journal of Audience & Reception Studies, 8 (2) : 165-188.

Paré, Christelle. 2015. L’industrie du spectacle d’humour francophone du Québec contemporain : industrie culturelle et territorialité, Thèse de doctorat en études urbaines, Université du Québec - Institut national de la recherche scientifique, décembre.