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SLĀV, c’est un devoir de mémoire

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Le Festival international du jazz de Montréal nous a depuis longtemps habitués à sortir des sentiers étroits de la musique de jazz. Cette fois, avec SLĀV, le Festival fait courir au Théâtre du Nouveau Monde autant les aficionados de cette musique que les amateurs de théâtre.

Je ne dirai rien de la controverse délirante déclenchée par quelques tristes exaltés de « l’appropriation culturelle », convaincus que les Noirs sont les seules victimes de l’esclavage. Qu’ils en auraient pour ainsi dire le monopole. Que je sache, ce ne sont pas des Noirs qui s’échinent toujours dans les rizières d’Asie ou qui meurent année après année dans les usines de vêtements du Bangladesh. SLĀV rappelle d’ailleurs à la toute fin l’effondrement des ateliers du Rana Plaza à Dacca, en mai 2013. La tragédie avait fait plus de 1000 morts, dont des dizaines d’enfants ouvriers.

Même si plusieurs des chants qui composent le spectacle sont issus des complaintes d’esclaves noirs enregistrées par l’ethnomusicologue américain Alan Lomax, SLĀV est avant tout un prétexte pour faire réfléchir sur l’esclavage qui existe depuis l’Antiquité. Il faut savoir gré à Robert Lepage d’avoir mis son talent et celui de son équipe d’Ex Machina au service de la chanteuse Betty Bonifassi. C’est grâce à elle si ces chansons émouvantes nous resteront en mémoire.

UNE PARTICIPATION ESSENTIELLE

Betty qu’on avait un peu perdue de vue depuis sa collaboration avec D.J. Champion et son interprétation de Belleville rendez-vous, finaliste comme meilleure chanson aux Oscars 2004, fait avec SLĀV un retour sur scène. Je ne sais pas ce qu’il serait advenu de son acharnement à ressusciter ces chants sans la participation de Lepage et de sa compagnie.

D’un autre côté, le concours de Lepage crée chez plusieurs spectateurs de grandes attentes dramatiques et théâtrales. SLĀV risque de les laisser sur leur faim. Il ne s’agit pas d’une pièce de théâtre, mais d’un spectacle musical qui prend à certains moments l’allure d’un documentaire.

L’habillage scénique de SLĀV est d’une déroutante simplicité : des voies ferrées qui deviennent toiture, route ou prison, des projections qui donnent au plateau une étonnante profondeur, des éclairages et des ciels qui nous transportent de pays en pays, d’une saison à une autre et d’une époque à l’autre.

LE TRIOMPHE DE LA SIMPLICITÉ

Les scènes sont courtes, certaines comme celle au piano sont amusantes, narration et dialogues sont sans prétention. Le soir de la première, la mémoire des sept chanteuses-comédiennes, même celle de Béatrice Bonifassi qui mène la narration de bout en bout, était parfois précaire. Si l’interprétation vocale des sept artistes est sûre et si leur phrasé est net et impeccable, leur jeu est plus incertain. Loin de rebuter, cette fragilité de leur jeu donne de la spontanéité au spectacle.

Probablement qu’avec n’importe lequel autre concepteur et metteur en scène que Robert Lepage, le thème de l’esclavage aurait été traité avec lourdeur. On aurait cherché à tirer les larmes des spectateurs ou tenté de faire naître chez eux de profonds sentiments de culpabilité. La démarche serait-elle alors plus efficace que celle franche, sobre et mesurée de Lepage ? Il en est arrivé avec SLĀV à une simplicité candide et presque naïve, qui fait tout le charme du spectacle.


► Note : Vendredi dernier, Betty Bonifassi s’est fracturé une cheville sur scène, mais le spectacle a repris depuis.