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Baptisé «ça chire» par les fonctionnaires, le projet SAGIR constitue le plus long et le plus coûteux chantier informatique de l’histoire du Québec. Intéressant très peu les politiciens, le projet final a pourtant connu une explosion de coûts de plus de 750 % par rapport à la mouture originale. La hausse est comparable à celle du Registre canadien des armes à feu. Voici la genèse méconnue de ce projet québécois important, loin d’être terminé et considéré comme l’un des dérapages de gestion les plus horrifiants pour les contribuables de la province.

«C’est un départ!»

En 1998, le gouvernement de Lucien Bouchard lance le projet GIRES (Gestion intégrée des ressources), l’ancêtre de SAGIR. GIRES doit remplacer les vieux systèmes informatiques gouvernementaux qui datent des années 70. Plus concrètement, GIRES vise à unifier les différents systèmes informatiques de ressources humaines, matérielles et financières avec l’implantation d’un seul logiciel. Le même système doit par exemple coordonner, pour 60 000 fonctionnaires, les paies, les achats, les embauches, les horaires, les processus d’embauche, etc. Bref, c’est la modernisation de l’administration publique. 
Il s’agit du deuxième plus important projet au monde avec le logiciel choisi. C’est beau, gros et prometteur pour l’efficacité de l’État. 

« Le VG: le prophète »

En juin 2000, le vérificateur général (VG) se montre déjà inquiet:

«Je m’en voudrais de ne pas exprimer mon scepticisme quant aux montants avancés à l’égard des coûts et des bénéfices (…) La plupart des bénéfices attendus n’ont pas été encore été quantifiés, ce qui nuit à leur crédibilité».

«On perd déjà le contrôle»

Quelques mois plus tard, toujours en 2000,  le VG frappe de nouveau et constate qu’un retard de 16 mois est déjà prévu. 

Le VG remarque aussi un problème renversant: 70 M$ sont déjà débloqués, alors qu’aucune étude sur la portée du projet, son modèle d’affaires et son coût n’a été présentée au gouvernement. Le projet est lancé depuis deux ans, des dizaines de millions s’envolent, mais le gouvernement du Parti québécois n’a reçu aucune étude et personne ne crie au scandale. Québec perd le contrôle et ne prend pas les moyens pour le regagner.

«Je demeure perplexe devant l’importance des sommes investies jusqu’à maintenant, dans un projet si peu défini», expose le VG.  

«Les coûts explosent…
mais on s’inquiéterait pour rien»

Le VG intervient encore en juin 2001 et, même si le projet semble se diriger vers la catastrophe, des responsables de GIRES répliquent au VG qu’il s’inquiète pour rien:
 «J’ai partagé mes préoccupations avec les responsables concernés. Ces derniers m’ont indiqué qu’elles étaient injustifiées (…) La suite des évènements dira s’il fallait avoir foi», écrit le VG. 

«Les millions s’envolent…
sans approbation»

En décembre 2001, le projet est lancé depuis plus de trois ans et 60 M$ ont déjà été pigés dans les poches des contribuables. Mais, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, «le projet n’est pas encore approuvé globalement par le Conseil du trésor», explique le VG. 

«C’est la galère»

En juin 2002, le VG intervient de nouveau en rapportant les nouveaux reports d’échéanciers. Le dossier devient un peu plus politisé et médiatisé. Pour le gouvernement péquiste, le dossier est en fait une véritable patate chaude. 
Le Parti québécois est torpillé de questions, mais assure contrôler la situation.  
Quelques mois plus tard, le VG annonce que 180 M$ ont déjà été dépensés. Radio-Canada révèle que plusieurs coûts associés au projet n’ont pas été inclus et que la facture pourrait atteindre plus de 1 milliard $. Le PQ rappelle qu’il maîtrise la situation et que les coûts de 346 M$ seront respectés.  

«GIRES aux vidanges»

Le Parti libéral de Jean Charest arrive au pouvoir en avril 2003. Un comité consultatif est créé pour dresser un portrait de GIRES. Ce comité suggère carrément l’abandon du projet. En septembre 2003, cinq ans après son lancement, Québec se rend à l’évidence et largue GIRES «en raison des coûts qui ne cessaient d’augmenter et des résultats incertains».  
GIRES aura finalement coûté 208 M$ jusque là, pour... rien. Une partie des éléments du projet sera récupérée pour le futur, mais 134,7 millions de dollars partent discrètement en fumée. C’est l’équivalent de la construction d’une dizaine d’écoles primaires.  

«Le début d’un temps nouveau»

En 2004, le gouvernement relance le projet en le nommant SAGIR (Solutions d’affaires en gestion intégrée des ressources). Le projet est divisé en sept phases. La première doit se terminer en 2006. L’échéancier final n’est pas prévu.  
dès le départ, le VG soulève des doutes: «Je déplore d’entrée de jeu l’absence d’un plan d’affaires global». Malgré l’importance de la culbute de GIRES, Québec relance donc le projet sans avoir de plan d’affaires véritable et complet.   
Coût prévu (en incluant les pertes de GIRES): 612 M$

«De coûteux airs de déjà-vu»

Le VG, en décembre 2006, sonne encore l’alarme et rappelle que «globalement, il y a lieu de demeurer vigilant». Les estimations augmentent en raison de l’ajout de coûts d’exploitation de 77 M$. La première phase est reportée à 2008. 

«La sempiternelle phase 2 sur 7»

En mai 2010, selon le VG, le coût total du projet a augmenté par rapport aux estimations préliminaires. Finalement, la phase 1 s’est terminée en avril 2008, au coût de 297,7 M$ au lieu de 317 M$. 
La phase 2 devait être achevée le mois suivant, en juin 2010. Mais elle est reportée à juin 2012, puis se terminera en 2014, cette fois selon les coûts prévus. 
Deux phases sur sept ont été réalisées jusqu’à maintenant. Québec achève la troisième. Elle devait coûter 20 M$ et se terminer en 2009. Elle est maintenant estimée à 25 M$.
Les phases 4 à 7 sont dans les plans. Mais aucun budget n’a été autorisé par le Conseil du trésor. Dix-huit ans après le début du projet initial, on ignore encore quand le projet sera terminé.  

« Un buffet à volonté pour le privé»

En octobre 2013, notre Bureau d’enquête révèle que sur le demi-milliard de dollars dépensés, 98 % de cette somme n’ont pas servi à payer de l’équipement informatique, mais plutôt des services-conseils de consultants privés. 
Le lendemain, le président du Conseil du trésor du gouvernement péquiste, Stéphane Bédard, admet que le projet SAGIR était devenu «trop compliqué» pour les politiciens. La fonction publique s’est placée de façon à devenir «complètement dépendante» des firmes privées, selon lui. 

«Grassement payé,
il est invité à partir»

En novembre 2013, nous révélons qu’un consultant privé, qui travaille depuis plusieurs années au projet SAGIR, coûte 2355 $ par jour. Neuf spécialistes sont payés plus de 1644 $ par jour. Quelques jours après notre reportage, le gouvernement remercie le consultant.  

«La crise cardiaque»

En avril 2014, Le Journal rend publique une très mauvaise nouvelle pour SAGIR. Ce qui risquait d’arriver se concrétise: le coeur de SAGIR, un logiciel fourni par la firme américaine Oracle, deviendra caduc. SAGIR utilisait la version 11 de ce logiciel et Oracle a décidé de lancer sa version 12. Il faut donc inévitablement faire la mise à jour, ce qui n’est pas sans conséquence. «C’est comme si le système allait s’afficher en mandarin du jour au lendemain.» Pour éviter la crise cardiaque, illustre-t-on, il faut donc remplacer le cœur et migrer vers la version 12, ce qui forcera la reprogrammation d’une grande partie de ce qui a été développé depuis des années dans le projet.  
En 2016, le Centre des services partagés s’affaire à réaliser cette mise à niveau. Les dépenses prévues ne se comptent pas en centaines de millions, comme notre reportage l’appréhendait. On parle plutôt de 50 M$ qui s’ajoutent ainsi à la facture, ce qui inclut plus de 3 M$ seulement pour réaliser l’étude afin de préparer cette mise à niveau.  

«Coiteux brasse la cage»

En mai 2015, le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, et le nouveau patron du Centre des services partagés du Québec, Denys Jean, amorcent un ménage en informatique. Québec remercie 80 des 240 consultants privés qui travaillaient au projet SAGIR.  

«Une étude peu rassurante»

Martin Coiteux se questionne sur SAGIR et décide de demander à une firme externe de réaliser une étude indépendante. Certains constats, rendus publics en septembre 2015, sont explosifs:

Des consultants privés sont en mesure de faire approuver leurs heures de travail avant même de les réaliser. 

La majorité des plans des projets ne présentent pas d’analyse de risques. 

Le recours aux consultants privés est «peu détaillé» et l’autorisation de recourir à leurs services est parfois donnée après qu’ils eurent commencé à effectuer le travail. 

Le système informatique de gestion interne des travailleurs du projet SAGIR est «désuet». Certaines ressources «ne sont pas capable (de l’) utiliser».  

Les fonctionnaires se «fient» aux consultants privés afin d’évaluer et approuver la qualité du travail… des consultants privés. 

«L’envergure [...] substantielle» des contrats pourrait expliquer le fait que peu d’entreprises sont en mesure de soumissionner pour ce projet. 

La responsabilité d’approuver les heures travaillées par les consultants privés n’a pas été confiée qu’à quelques gestionnaires : plus de 30 fonctionnaires différents ont approuvé des heures.  

«Les autres frais…»

En mars 2016, notre Bureau d’enquête demande au Centre des services partagés quels étaient les frais connexes ou de maintenance de SAGIR et s’ils avaient été inclus dans le budget. Oui il y a des frais récurrence et d'exploitation, il sont très élevés et non, ils n'ont pas été inclus. Ils atteignent 525 M$, dont 282 M$ en salaire, entretien et frais généraux, 208 M$ pour des consultants privés et 35 M$ en frais financiers (emprunts et dette à long terme).
Le budget final estimé et affiché par Québec est de
Mais il s'agir uniquement du budget de développement. Il faut ajouter:
Les pertes dans le projet GIRES
La mise à niveau Oracle version
Les frais de récurrence et d’exploitation
En incluant tous les coûts, SAGIR coûtera donc au moins 
en frais d’exploitation. 
La date de fin du projet n’est pas encore connue. SAGIR est développé par phases. Le processus est simple. Chaque phase est approuvée par le Conseil du trésor et elle est ensuite développée, puis on passe à la prochaine. Le problème, c’est que les retards dans le projet forcent Québec à poursuivre une tâche qui a été planifiée il y a déjà longtemps, et çe, dans un contexte technologique qui évolue très rapidement. La dernière phase approuvée est la troisième, en 2007. Son développement est sur le point de s’achever. Québec devra donc décider de quelle façon les informaticiens se lanceront dans les phases 4 à 7, planifiées en… 2005.

«Ce que Québec nous dit sur SAGIR»

Il permet d’accroître l’efficience des processus administratifs relatifs à la gestion des ressources humaines, financières et matérielles, et ce, en se rapprochant des meilleures pratiques 
C’est la plus importante implantation informatique à portée horizontale jamais réalisée au gouvernement du Québec  
C’est la plus importante implantation informatique à portée horizontale jamais réalisée au gouvernement du Québec