La perte de Sarah-Dominique a été si brutale qu'il m'est arrivé pendant des semaines de croire que j'allais me réveiller et sortir de cet horrible cauchemar. Mais chaque fois que je me réveillais, la nuit comme le jour, avant même d'ouvrir les yeux, l'étau qui me broyait le cœur à m'en rendre malade me ramenait à l'insupportable réalité. Sarah-Dominique est morte de la manière la plus horrible qu'on puisse imaginer.
Aujourd'hui, je suis venue pour témoigner des souffrances que Sarah-Dominique a endurées. Je veux que vous entendiez sa voix à travers la mienne. Je veux que vous voyiez son visage et que vous ne l'oubliiez jamais.
Parce que Sarah était jeune et pleine de vie. Parce que Sarah était belle dans sa tête et dans son cœur. D'une beauté intérieure qui a ému ceux qui ont tout tenté pour la sauver. Une beauté qui rendait son visage lumineux et serein, alors que la vie se retirait peu à peu d'elle.
Malgré tout, je remercie le ciel de m'avoir permis d'accompagner ma fille pendant les dix-sept jours où nous avons tant espéré la sauver. Pendant tout ce temps où elle était plongée dans un profond coma, j'avais la conviction intime qu'elle entendait ma voix. J'ai eu le privilège de lui chuchoter à l'oreille tous les mots d'amour qui débordaient de mon cœur de maman. Toutes les confidences de mère et de femme que je ne lui avais pas encore dites parce que j'attendais le moment propice.
Sarah-Dominique était combative et forte. Elle a lutté pour rester le plus longtemps possible avec nous. Jusqu'à ce que je la supplie d'arrêter de respirer et de s'envoler, comme un bel oiseau sauvage, en toute liberté. Elle nous a donné à tous une leçon de courage. Je lui ai demandé de me transmettre sa force et son énergie aujourd'hui. D'être mon guide, mon ange, de m'accompagner sur le chemin qu'il me reste à parcourir en tâchant de donner un nouveau sens à ma vie.
Sarah-Dominique possédait une vie intérieure intense. Elle était très volubile, mais parlait peu d'elle-même. Elle savait reconnaître la franchise et la sincérité. Elle s'indignait devant la cruauté et la bêtise humaine. Elle avait conservé cette capacité remarquable qu'ont les enfants de s'émerveiller devant les beautés de la nature. J'ai découvert, à travers les nombreux témoignages que nous avons reçus après sa mort, combien elle était appréciée de ses amis, de ses collègues de travail, de ses professeurs.
À 22 ans, Sarah était tout près d'atteindre enfin son rêve : travailler dans la nature pour protéger l'environnement. Elle terminait son DEC en écobiologie, une nouvelle technique offerte au cégep Sainte-Foy. Ses études la passionnaient et j'étais heureuse de savoir qu'elle avait trouvé sa voie. Elle avait terminé avec succès deux années et songeait déjà à cette dernière année pendant laquelle des stages lui permettraient enfin d'acquérir une expérience concrète en travaillant « sur le terrain ». Elle aurait été ravie d'apprendre qu'elle était le premier choix du ministère de l'Environnement pour l'emploi d'été qu'elle souhaitait obtenir l'an dernier et qu'elle avait aussi été retenue pour deux autres emplois auxquels elle avait postulé. Les réponses nous sont parvenues par la poste après son décès.
Quand Sarah entreprenait quelque chose, elle ne le faisait jamais à moitié. C'est donc avec une grande application qu'elle étudiait. Elle prenait plaisir à identifier les différentes essences d'arbres, les plantes sauvages, les oiseaux, les poissons et même les chants des grenouilles.
Sarah était la plus jeune de la famille. Dès sa naissance, son caractère décidé s'est manifesté. En grandissant, elle est devenue une petite fille enjouée. Un sourire sur deux pattes. Son rire éclatait pour un rien. C'était mon p'tit soleil, ma p'tite poulette, ma poussinette. Quand j'étais triste ou fatiguée, je n'avais qu'à m'allonger près d'elle pour me sentir envahie d'une douce sérénité. Un jour, alors qu'elle avait à peine cinq ans, quelqu'un m'a dit que c'était une vieille âme. Je sais maintenant que cette personne avait vu juste.
Sarah-Dominique n'aurait pas fait de mal à une mouche. Elle aimait et respectait les animaux. Elle communiquait avec eux et ressentait au plus profond d'elle-même leur fragilité. Elle s'indignait de la cruauté et de l'insouciance des humains envers eux. C'est la seule personne que j'ai connue, capable de s'émouvoir à la vue d'un insecte, aussi petit soit-il.
Avec l'appui financier de son père, elle avait acheté cette petite voiture, une Focus rouge, qui lui procurait une plus grande indépendance. Elle venait régulièrement nous visiter à Saint-Damien, un village de Lanaudière où nous avons une fermette. Une terre de 80 arpents où s'étend une forêt parsemée de ruisseaux. Sarah aimait garder nos petits animaux, poules, lapins, chats quand nous partions en voyage. Quand elle était là, la maison s'animait tout à coup. Assise sur le tracteur, elle tondait la pelouse avec application, le sourire aux lèvres. Ses séjours étaient toujours trop brefs à mon goût. Quand elle partait en agitant la main, j'avais toujours ce pincement au cœur inexplicable qui me tirait des larmes. Je savais pourtant que j'allais la revoir.
La dernière fois que je l'ai quittée, elle était chez elle, sur le pas de la porte. Je venais de lui rapporter des objets qu'elle m'avait prêtés. Je n'oublierai jamais le chagrin inexplicable que j'ai ressenti en la quittant ce vendredi soir, alors qu'elle me disait au revoir. Une angoisse aussi inattendue que profonde et une envie de faire demi-tour pour la prendre à nouveau dans mes bras. Je ne l'ai pas fait et je le regrette encore aujourd'hui. C'était la dernière fois que Sarah me regardait, la dernière fois qu'elle me souriait. Une semaine plus tard, c'est presque à la même heure que s'est produite la collision qui devait entraîner la mort de Sarah.
Quand son père m'a téléphoné, le samedi matin, pour m'annoncer l'affreuse nouvelle, j'ai ressenti une colère profonde, une rage contre le destin qui venait de nous frapper. Les deux cent vingt kilomètres qui nous séparaient de l'hôpital m'ont paru interminables. Malgré tout, je gardais espoir : elle était vivante. Je la savais forte, courageuse, déterminée. Je me croyais forte, courageuse, déterminée. En même temps, je pensais à mon premier enfant mort en bas âge que mes prières et mon amour n'avaient pas réussi à sauver et j'avais peur, tellement peur!
En arrivant aux soins intensifs, l'odeur particulière de l'endroit m'a fait frissonner. Cette odeur pénétrante, que je reconnaîtrai désormais entre toutes, m'a accompagnée chaque fois que je poussais la porte du module B où j'allais retrouver ma fille, le cœur battant à tout rompre, les jambes tremblantes à la pensée de trouver un lit vide. Sarah était là, branchée à un respirateur, les jambes enveloppées dans des bas spéciaux qui se contractaient de manière à assurer une bonne circulation sanguine. Des dizaines de fils la reliaient à autant de solutés. Des cathéters placés dans son bras et son épaule prenaient sa tension artérielle. Un drain permettait d'écouler un surplus de liquide céphalo-rachidien. Des moniteurs affichaient ses fonctions vitales : l'activité cérébrale, le pouls, la pression crânienne, le taux d'oxygène dans son sang... C'était à la fois rassurant et terrifiant.
Pendant des heures, des jours, j'ai fixé ces tableaux incompréhensibles, essayant d'interpréter les courbes ascendantes et descendantes, attentive au moindre changement. De temps en temps, Sarah était agitée de spasmes. Le médecin nous a brièvement expliqué son état : coma profond. Hématome non chirurgical. Réflexes des membres. Possibilité de réveil. Deux semaines? Deux mois? Impossible à dire.
La première nuit pendant laquelle j'ai veillé ma fille, je lui ai promis qu'elle allait s'en sortir. Que nous ferions tout pour la guérir et la ramener à nous. Je l'ai exhortée à s'accrocher à la vie. J'ai tenu sa main inerte dans la mienne, espérant sentir ses doigts se contracter sous la pression de ma main. Elle était fiévreuse. Un matelas de glace la recouvrait. Au fil des heures, je sentais que son état empirait. Les pressions dans sa tête augmentaient, malgré la médication.
Les médecins ont décidé de la plonger dans un coma plus profond, un coma artificiel, afin de réduire au maximum l'activité cérébrale. Nous savions que ce moyen retarderait la possibilité d'un éveil, mais nous n'avions pas le choix. Déjà, la pression dans sa tête avait causé de nouveaux dommages à son cerveau. En début de semaine, il était clair que la région contrôlant la vue était affectée.
La quantité énorme de barbituriques injectés dans le sang de Sarah avait fait enfler son corps. Ses bras, ses mains, ses jambes avaient doublé de volume. Sa peau était si tendue qu'elle menaçait de fendre. Malgré les soins attentifs du personnel infirmier, des plaies de lit commençaient à apparaître dans son dos et sur ses jambes. L'odeur des médicaments suintait par les pores de sa peau. Je respirais cette odeur chaque fois que j'embrassais sa main, son front, ses joues.
Le nouveau médecin responsable de Sarah, un interniste, était très consciencieux. Il nous informait en détails de l'évolution de la situation.
Le mercredi, il est devenu évident que les traitements agressifs mis en œuvre pour enrayer l'œdème du cerveau se révélaient inefficaces. Notre dernier espoir était de l'opérer afin d'enlever une partie de la boîte crânienne et permettre au cerveau de prendre un peu plus d'expansion sans créer de nouvelles lésions.
Quand Sarah est revenue de la salle d'opération et que je l'ai vue, la tête à moitié rasée, avec cette longue cicatrice en demi-cercle semblable à une couronne d'épines hérissées, j'ai voulu croire que le miracle aurait lieu. Pendant les jours qui ont suivi l'opération, tous les espoirs étaient permis. Et puis, il y a eu ce coup de téléphone, le mercredi 7 mai, une semaine après l'opération. Le médecin voulait nous rencontrer en fin d'après-midi. Bonne nouvelle? Mauvaise nouvelle? Nous avons opté pour l'espoir. Malheureusement, nous avons vite compris que les nouvelles étaient mauvaises, très mauvaises. La mort cérébrale de Sarah était imminente, une question d'heures. Sont état était maintenant reconnu comme étant neurovégétatif.
La question du don d'organes s'est imposée. Sarah n'avait jamais évoqué cette possibilité, mais connaissant sa générosité, nous croyions qu'elle aurait été d'accord. Nous avons accepté. Pour donner un sens à la mort de notre fille. Pour permettre à d'autres personnes, des enfants peut-être, de survivre grâce à son cœur, son foie, ses poumons, ses reins. Le médecin était ému, désolé de n'avoir pas réussi à sauver Sarah à laquelle il s'était attaché au fil des jours.
Une longue attente s'est installée, mais la mort cérébrale annoncée le mercredi, n'est pas survenue. L'acharnement thérapeutique étant exclu, nous avons convenu d'attendre 48 heures. Passé ce délai, le don multiple d'organes n'étant plus possible, nous envisagions un don des reins et des poumons après arrêt respiratoire.
Le jeudi, Guillaume et François sont venus faire leurs adieux à leur petite sœur. De la Colombie-Britannique où elle habite, sa grande sœur Caroline nous a fait savoir qu'elle préférait conserver intact le souvenir de Sarah, mais qu'elle viendrait pour partager notre deuil et nous réconforter de son amour. Tour à tour, nous avons chuchoté à l'oreille de Sarah qu'elle pouvait partir, qu'elle avait suffisamment souffert et que nous la voulions enfin libérée de toute cette souffrance.
Mais la mort n'est pas venue. Samedi après-midi, lorsqu'on a retiré l'appareil qui lui permettait de respirer, Sarah-Dominique a continué à respirer par elle-même. Contre toute attente, elle est demeurée en vie. L'aumônier est venu lui administrer les derniers sacrements. Nous l'avons veillée toute la nuit.
Le dimanche 11 mai, c'était la fête des Mères. Je suis certaine maintenant que Sarah a tenu à passer cette dernière journée avec moi : ensemble, mère et fille, main dans la main. Je lui ai longuement parlé de moi, d'elle, de nos plus beaux souvenirs. De grosses larmes mouillaient ses paupières et roulaient sur ses joues. Débarrassée des perfusions et des tubes, Sarah avait retrouvé un visage paisible. Sa tête recouverte d'un bonnet bleu était posée sur un oreiller. On l'avait bordé d'un drap de finette.
À la demande du médecin de garde, le lecteur CD utilisé en salle d'opération nous a été prêté. J'ai placé un disque que Sarah m'avait offert quelques mois auparavant. Une douce musique accompagnée du chant des huards a envahi la petite chambre et il m'a semblé que Sarah se détendait et souriait.
Ce soir-là, j'étais à bout de force. J'avais froid et je tremblais de la tête aux pieds quand j'ai demandé la possibilité qu'on place un lit dans la chambre afin que je puisse m'y étendre pour rester près d'elle toute la nuit.
Vers une heure trente, je me suis réveillée. La respiration de Sarah était de plus en plus difficile. Des sécrétions encombraient sa gorge. Elle était brûlante de fièvre, couverte de sueurs et ses tempes étaient enflées. Nous avons appelé l'infirmier qui lui a donné un calmant. J'ai pris la main de Sarah dans la mienne. Je l'ai serrée très fort et je l'ai suppliée d'arrêter de respirer. Cinq secondes tout au plus se sont écoulées, et son souffle s'est arrêté. Elle a respiré à nouveau et un autre arrêt est survenu. J'ai demandé à mon mari d'aller chercher l'infirmier. Son pouls était très faible. L'infirmier nous a confié que son cœur allait bientôt cesser de battre. Qu'il était temps de lui dire au revoir.
Je me suis penché vers elle : bon voyage, Sarah! Voilà ce que je lui ai soufflé à l'oreille : bon voyage, ma belle fille! Je vais te retrouver bientôt.
C'est ainsi que la vie s'est retirée de ma fille. Nous avons été frappés par la lumière qui éclairait son visage, par le sourire imperceptible qui se dessinait sur ses lèvres si pâles. Ses souffrances étaient terminées.
La mort tragique de Sarah-Dominique a creusé un vide insondable dans ma vie. Elle a bouleversé la vie de notre famille et celle de ses amis. Son départ est une perte pour ses professeurs qui voyaient en elle une étudiante vouée à un brillant avenir et ses collègues de travail qui appréciaient son entrain et son dévouement. La mort de Sarah-Dominique est aussi une perte pour la société. À l'heure où la Terre a tellement besoin de ressources, Sarah se destinait, par son travail, à trouver des solutions écologiques à la survie de la planète.
S'il m'appartient d'apprivoiser la douleur intolérable qui me déchire le cœur à la pensée de vivre sans ma fille, il appartient à tous ceux qui ont l'immense privilège d'être encore vivants aujourd'hui d'agir de manière responsable de manière à éviter que d'autres drames identiques ne surviennent. C'est pour cette raison que j'ai voulu témoigner aujourd'hui. Parce que la mort de Sarah-Dominique n'aura de sens véritable que si nous faisons en sorte de rendre ce monde meilleur.
Je sais que je ne verrai plus jamais Sarah courir vers moi et que je n'entendrai plus jamais son rire. Je ne pourrai plus jamais la serrer dans mes bras, l'embrasser, la taquiner et lui dire que je l'aime. Je n'aurai pas assez du reste de ma vie pour accepter le fait que je suis toujours en vie et qu'elle n'est plus là. C'est contre nature de perdre son enfant.
Depuis le 25 avril 2008, je me suis posé des centaines de fois la même question : pourquoi? Il n'y a pas de réponse. Sarah-Dominique était au volant de sa voiture, au mauvais endroit, au mauvais moment. Et je souhaite de tout mon cœur qu'elle n'ait pas vu venir ce camion foncer à plus de 120 km vers elle. Qu'elle n'ait pas eu le temps d'avoir peur. Elle n'a eu aucune chance d'échapper à ce qu'on appelle un accident, mais ce que je perçois, moi, sa mère, comme un crime odieux, un meurtre dont l'alcool ne devrait d'aucune façon servir de circonstance atténuante.
Le nom de Sarah-Dominique fait désormais partie de la trop longue liste qui regroupe des hommes, des femmes et des enfants décédés ou si gravement blessés qu'ils ne pourront plus jamais reprendre une vie normale. Ni eux, ni leurs proches. Si on pouvait écrire leurs noms sur les murs de cette salle, il n'y aurait sans doute plus un seul espace libre. Et cette triste liste s'allonge chaque année, parce que des centaines de personnes font preuve d'insouciance, de désinvolture et de négligence criminelle en prenant le volant alors qu'elles sont en état d'ébriété avancée.
Je suis venue témoigner, votre Honneur, parce que vous avez le pouvoir d'appliquer la loi et d'imposer une sentence qui soit dissuasive afin que cette liste cesse de s'allonger. Je vous supplie d'en tenir compte au moment où vous déciderez de la sentence à imposer.