NANDAIME, Nicaragua | Au Québec, on l'appelle Jacques Giroux. À Nandaime, dans son pays d'adoption, il est mieux connu comme le « Padre Santiago » : un homme dont la réputation de révolutionnaire, de dissident, n'est plus à faire. Originaire de Beauport et aujourd'hui bien ancré au Nicaragua, le missionnaire de 71 ans fait le retour sur son expérience personnelle qu'il partage avec les Québécois depuis plus de 23 ans.
« Être présent sur la ligne de front, où les problèmes sont les pires, et travailler là, ça a toujours été mon idéal », résume le Québécois, qui nous reçoit dans son bureau. On marche en sa compagnie dans les rues des barrios - ces quartiers défavorisés où les gens gagnent à peine plus de quelques dollars par jour - et plusieurs de tous âges s'arrêtent pour le saluer.
Jacques Giroux est bien connu par la population de Nandaime, au Nicaragua. C'est le fondateur du Centre communautaire Oscar Arnulfo Romero (CCOAR), une coopérative à l'origine de dizaines de projets de développement dans la région, le tout avec la participation d'organisations et de coopérants du Québec.
Mais derrière cet éventail d'initiatives, on y trouve l'histoire d'une lutte constante pour appuyer des gens qui cherchent à mener leur vie dans la dignité, souvent à contre-courant.
À une époque où le développement international se faisait d'abord par les congrégations religieuses, Santiago s'est joint aux Missionnaires du Sacré-Cœur pour des raisons à la fois spirituelles et humanitaires.
« Dans les années 1950, pour les gens ordinaires, pour enseigner en missions, il n'y avait pas de groupes, explique-t-il. C'étaient les congrégations religieuses qui s'en occupaient. Mais pour moi, l'idée de prêtre est venue en même temps. »
Prêtre ouvrier
Il quitta le Québec en 1978, à 40 ans, après avoir travaillé un an en soudure. À la suite de séjours au Venezuela et en République dominicaine comme prêtre ouvrier, le père Giroux se déplace au Nicaragua au début des années 1980, alors qu'on y cherchait des prêtres prônant la théologie de la libération, mouvement de l'Église catholique pour lequel l'action politique et la lutte contre la pauvreté apparaissent comme une exigence de l'engagement religieux.
Alors en pleine révolution et dans un contexte de guerre froide, le pays était au milieu de profonds débats idéologiques, dans lesquels il a vite été entraîné en tant que prêtre progressiste.
C'est qu'en Amérique latine, la politique commence avec la Bible, explique-t-il. « Si tu dis : "Marx a dit ceci, Lénine a dit cela", il n'y a pas d'impact. Mais si je dis : "L'Évangile dit ceci", tout le monde écoute. » Et même si ceux qui écoutaient n'étaient pas toujours d'accord, ce dernier s'est fait un nom dans sa communauté d'adoption.
Au fil des ans, il a subi tentatives de déportations, de menaces, d'intimidation des autorités policières et municipales pour avoir appuyé des gens qu'on écrasait, résume-t-il.
« Quand je suis arrivé, on m'invitait dans les grandes soirées mondaines. Peu de temps après, ces mêmes gens qui m'invitaient ont cessé de me parler parce qu'ils se sont aperçus que je marchais dans la rue avec les gens. »
Depuis, ce sont ces mêmes gens de la rue qui ont appris à l'appuyer. Après avoir essuyé des critiques de l'hôtel de ville il y a quelques années, un mouvement citoyen s'organisa en sa défense qui finit par coûter au maire ses élections.
Victoires et défaites
Fort de deux décennies de projets et de présence en Amérique centrale, le missionnaire de Beauport célèbre quelques victoires, dont la formation de jeunes de la rue devenus travailleurs sociaux, journalistes, comptables, le tout grâce à l'appui du CCOAR, qu'eux-mêmes administrent de nos jours. Mais les défis d'un travail continu dans un milieu de pauvreté extrême demeurent énormes, résume-t-il.
« Dans ce domaine, il y a plus de défaites que de réussites, nous dit le « Padre ». Mais les défaites sont des occasions pour découvrir comment aller à l'essentiel. » Tout comme lorsqu'il fut par deux fois confronté à des ouragans dévastateurs en Amérique centrale, dont Mitch, en 1998, il observe que son milieu l'oblige à aller à la base : sauver la vie.
«Ça te ramène à l'eau, à la problématique de la contamination, à un toit, aux nécessités de base. Tu découvres que tout le reste n'est pas nécessaire et souvent t'empêche d'être heureux. »