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Dany Laferrière — Chronique de la dérive douce

Prose et poésie

Dany Laferrière

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Premier «roman du Québec» de Dany Leferrière, Chronique de la dérive douce a ouvert, en 1994, le dialogue de l’auteur entre le Sud et le Nord. Son histoire d’amour vient d’être réécrite, approfondie, remaniée, dans une nouvelle version exceptionnelle, émouvante et très puissante.

 

Miroir de L’Énigme du retour (Prix Médicis), ce roman raconte l’arrivée à Montréal d’un jeune Haïtien de 23 ans, dans les années 70. Fuyant la dictature dans son pays natal, il refait sa vie sous de nouveaux horizons.

«C’est fortement augmenté mais je l’ai fait de manière si discrète qu’on pourrait ne pas s’en apercevoir, juste en lisant cette version. Mais si on compare les deux versions, il y a des différences notables. Dans la première version, j’étais resté avec l’idée de faire 366 petits textes, parce que 1976 est une année bissextile, donc de faire un texte par jour qui raconte cette aventure d’une année d’un jeune homme de 23 ans qui vient d’arriver dans une nouvelle ville — Montréal — après avoir quitté Port-au-Prince après la mort de son camarade Gasner Raymond, journaliste comme lui, en Haïti.»

Dans cette nouvelle version, il n’a pas tenu compte de cette contrainte. «Je trouvais qu’elle était artificielle, donc j’ai tout simplement fait des textes en prose et en forme de poèmes, que j’ai repris. Mais le fondement de ça, c’est le rythme, c’est l’émotion. Ce sont les deux choses qui permettent à ce texte de marcher, si on peut dire. Ses deux jambes : le rythme et l’émotion.»

Au présent

Pour se laisser aller complètement dans cette émotion à fleur de peau, Dany Laferrière a sa «recette» : vivre au présent de l’indicatif. «Il n’y a pas de passé dans ma vie. C’est pour ça que je peux écrire sur mon enfance au présent de l’indicatif, et je me mets en état d’apesanteur et les images et les émotions arrivent. Je suis comme les peintures primitives : tout est au premier plan. Je me mets dans la condition du jeune homme qui vient d’arriver à Montréal et je vois les choses. Je n’essaie pas de me rappeler, je vois. Les images s’imposent à moi et puis je les décris.»

Ce travail demande une concentration intense. «Je change de monde, littéralement. Je ne suis plus dans l’époque où je suis maintenant. Quand j’ai réécrit Chronique de la dérive, je suis en 1976. Donc je ne suis pas au courant de qui se passe autour de moi et ça n’existe pas.»

«Je revois, par exemple, le jeune homme qui s’assoit dans un parc fleuri du quartier italien et qui regarde un coucher de soleil. C’est l’image «carte postale». Là où l’image est plus compliquée, c’est quand je dis que ce jeune homme est pauvre et seul. On sait plus de choses de lui. Là où ça prend une dimension poétique, c’est quand il dit, pauvre et seul, je peux admirer à loisir ce coucher de soleil. Il n’a rien qui l’attend : ni le travail, ni la famille. Donc en fait, je parle d’un jeune homme libre. Et tout ça doit être mis en quatre lignes et écrit d’une manière si simple qu’on a l’impression que ça surgit sur la page.»

La poésie de Bukowski

Ces textes font penser aux haikus japonais mais Dany Laferrière fait remarquer qu’à l’époque, il se sentait plus proche de la poésie de Bukowski (L’amour est un chien de l’enfer) que de celle du Japonais Basho.

«J’aimais bien son idée de faire des poèmes en prose et de raconter des petites histoires de la vie quotidienne pleines de densité et d’émotions. Et de faire aussi que cela se suive un petit peu. Moi, je ne pense pas qu’il y ait, même chez Basho, d’exemples de romans faits comme ça. Il y a des gens qui ont fait des livres poétiques, mais c’est autre chose. Mon livre est comme un livre de photos, d’instantanés. La poésie n’est pas dans la langue, mais dans l’émotion qui est captée, dans l’image qui est fixée.»

Extrait

«Je suis surpris de voir une étoile filante. C’est une émotion qui remonte si loin qu’elle me fait oublier tout le reste. Je me sens à présent tel que je suis : un homme à sa fenêtre.»

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