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Grandes entrevues

Roméo Saganash homme de cœur et de colère

Roméo Saganash se confie à Georges-Hébert Germain

Roméo Saganash homme de cœur et de colère
Photo le journal de montréal, CHANTAL POIRIER Roméo Saganash

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J’avais rangé mon ­calepin et mon stylo, j’allais prendre congé, quand Roméo ­Saganash s’est mis à me parler des joies qu’il a longtemps connues en jouant au basketball, de l’intérêt qu’il porte toujours au hockey, «même quand les Canadiens sont poches», et de sa grande passion pour la photographie.

J’avais rangé mon ­calepin et mon stylo, j’allais prendre congé, quand Roméo ­Saganash s’est mis à me parler des joies qu’il a longtemps connues en jouant au basketball, de l’intérêt qu’il porte toujours au hockey, «même quand les Canadiens sont poches», et de sa grande passion pour la photographie.

J’ai compris qu’il souhaitait se ­livrer davantage et que je voie, ­derrière le politicien réfléchi avec lequel je m’entretenais depuis une heure, l’être très humain qu’il était, le sportif, l’artiste, le poète.

Une saison en enfer

Pendant quatre ans, à partir du printemps 2007, Roméo Saganash a très régulièrement mis en ligne (sur le site uneparjour.org) une photo de son cru, souvent accompagnée d’une citation ou d’un court poème en français ou en anglais. On a ainsi pu le suivre jour après jour au cœur des jungles urbaines comme au fin fond de la toundra, posant son ­regard sur de grandioses paysages, des fleurs minuscules, des visages amis. Tout ça formant une fresque très animée, très haute en couleurs. Et évoquant un monde apparemment heureux.

Brusquement, au printemps de 2011, la source s’est tarie. C’est que notre homme venait d’entrer en politique aux côtés de son ami Jack Layton, chef du Nouveau Parti démocratique (NPD). Et alors, ­surtout après l’élection du 2 mai, plus de basketball, moins de temps, moins d’amis, et plus aucune photo. Que de la politique, exigeante, exténuante, souvent décevante.

Le 3 décembre 2012, après un an et demi de silence, la source a recommencé à ­gazouiller. Une dizaine de jours plus tôt, Roméo Saganash était sorti d’un centre de désintoxication où, pendant trois semaines, «sans télévision ni téléphone, sans aucune nouvelle du monde, aucun contact même avec mes proches», il avait soigné sa dépendance à l’alcool, devenue un ­insupportable fardeau.

En sortant de cette thérapie, «vertigineuse descente au fond de soi», il avait de nouveau le temps, «le besoin même», de ­regarder le monde, le goût de créer des images et de les faire voir à ses amis.

Il dit et répète qu’il ne se cherche pas d’excuses, mais il semble vouloir minimiser ou banaliser la gravité de son ­alcoolisme, «Je n’étais pas pire que ­beaucoup d’autres». Et, à l’entendre, la politique ­serait en bonne partie responsable de cette mésaventure qu’il a vécue l’automne ­dernier quand, un vendredi soir, fin soûl, il a été expulsé d’un avion d’Air Canada qui allait quitter Dorval pour Val-d'Or. Tout cela serait dû, selon lui, au surmenage et au stress de la vie parlementaire, au décès de son ami Jack Layton, à cette course à la chefferie dans laquelle il s’est embarqué et qu’il a dû abandonner, faute de moyens ­financiers.

«C’est dur, la politique, dit-il. Et je ne peux pas faire autrement que de prendre ça à cœur. Dans le feu de l’action, j’ai fini par m’oublier

Il est bien conscient qu’il était (et qu’il reste sans doute) pour les siens, un ­exemple de réussite, un modèle. Or les ­populations autochtones partout au ­Canada sont durement touchées par la ­toxicomanie et l’alcoolisme. Est-ce ­culturel? physiologique? génétique? On ­entend souvent dire que les Autochtones n’ont pas les enzymes qu’il faut pour ­assimiler l’alcool sans problème.

«Les Blancs ont toujours prétendu qu’il nous manquait quelque chose, la bonne ­religion, la bonne langue, la bonne attitude; maintenant, ce serait la bonne génétique qui nous ferait défaut. Moi, je pense que c’est ­ailleurs qu’il faut chercher les causes de ­notre désarroi et de nos colères. Dans mon cas, il y a des tristesses, des cicatrices qui me sont restées de mes années passées dans une école résidentielle.»

La mort de son père

À l’âge de six ou sept ans, il a été placé, avec une demi-douzaine de ses frères et sœurs (la famille comptait 14 enfants) dans un pensionnat anglophone à La Tuque, alors qu’il ne parlait que cri. «Nous avons pu, ensemble, échapper aux prédateurs sexuels. Mais il y avait autour de nous des histoires horribles. J’ai connu des jeunes brisés, blessés pour la vie dans leur corps, dans leur âme.»

Un jour, les petits Saganash ont été ­appelés par interphone au bureau du ­directeur. On les a informés sans ­ménagement que leur papa, gros fumeur, était mort d’un cancer du ­poumon et qu’on n’avait pas les moyens de les envoyer à ses funérailles.

«Ils n’avaient pas les moyens de nous ­envoyer rendre un dernier hommage à notre père et voir notre famille en deuil. Ils avaient pourtant eu les moyens de venir nous ­chercher là-bas, chez nous, sans que ­personne leur ait demandé quoi que ce soit. Chaque fin d’été, ils vidaient les communautés autochtones de leurs enfants. Et ils nous plaçaient dans des pensionnats pour qu’on n’ait plus faim et plus froid. C’est ce qu’ils disaient à nos parents. Mais aucun de mes frères et sœurs ne se souvient d’avoir eu faim ou froid quand on vivait tous ensemble au lac Waswanipi. La vraie raison, ils n’osaient même pas la dire tout haut, c’était qu’ils voulaient nous assimiler. Et s’emparer de ­notre territoire. C’est raté.»

Cet événement douloureux, fondateur de sa personnalité, a donné un sens à sa vie.

«J’avais l’impression que notre peine ne comptait pas pour eux. Ils croyaient vraiment qu’on n’avait pas à pleurer un homme illettré, un sauvage, et qu’on ne devait ­surtout pas regretter notre vie dans les bois, alors qu’on nous offrait tout ce qu’il fallait pour devenir comme les Blancs, des êtres ­civilisés. Dès que j’ai compris ça, je me suis juré que je ne laisserais jamais se briser les liens que j’avais avec mon passé, avec mon peuple et ma terre.»

Porté par cette colère, il est devenu, d’une certaine manière, le grand chef de l’immense territoire où ont vécu ses ­ancêtres, près de 850 000 km2, plus que la France et l’Angleterre réunies, 53% du ­territoire québécois, 90 000 habitants, ­l’Abitibi-Baie-James-Nunavik-Eeyou, dont il est le député au fédéral.

Se comparer, se consoler

Depuis 30 ans, Roméo Saganash a participé à de nombreux colloques nationaux et internationaux sur les droits des peuples autochtones. «Ça m’a permis de connaître des leaders et des intellectuels autochtones partout dans le monde, avec qui je suis resté en contact. Et j’ai fait avec eux une ­découverte qui a changé ma vie. Je me suis rendu compte que nous n’étions pas seuls. Partout, il y a des peuples qui en exploitent d’autres. Et partout, il y a des nations qui se battent pour leur survie. Et qui, de plus en plus souvent, finissent par gagner. Parce que nous sommes unis, désormais.»

Je lui ai demandé si, se comparant aux autres, aux Kanaks de la Nouvelle-­Calédonie ou aux Kayapos du Brésil, par exemple, les Autochtones canadiens ­devaient se désoler ou se consoler. Il s’est contenté de sourire.

Il sait mieux que personne que, s’il y a encore des communautés autochtones ­engluées dans une épouvantable indigence, la Nation crie du Québec est aujourd’hui très prospère. En plus des centaines de millions que lui verse annuellement le gouvernement provincial pour les ­services de santé, l'éducation, le logement, le développement économique, elle a reçu pendant des années de très lucratifs contrats d’Hydro-Québec. Les Cris ­disposent d’un revenu personnel ­supérieur (de 16 %) à celui des Québécois.

«Les ententes qu’on a réussi à faire avec le gouvernement du Québec sont avantageuses, avoue Saganash. On peut enfin dire, nous aussi, qu’on est maîtres chez nous.»

Voyant sans doute venir ma prochaine question, il ajoute : «Des disparités sociales persistent dans la majorité des communautés autochtones, c’est vrai. La distribution de la richesse est souvent mal faite. Mais pourquoi devrait-on être plus vertueux que vous?»

En fait, le monde autochtone se présente souvent ainsi, comme s’il détenait une ­sagesse innée et comme si les Blancs étaient seuls responsables de tous ses maux. N’y a-t-il pas un danger à faire sans cesse culpabiliser ces Blancs qui, à la longue, développent beaucoup de ­ressentiment à l’égard des Autochtones?

Impossible d’oublier

«Comment faire autrement? demande-t-il. On a été victimes d’injustices graves, pendant des générations, on a subi des ­préjudices et des sévices qui font désormais partie de notre histoire. Les ignorer, pour ne pas froisser les Blancs, ce serait une fois de plus nous couper de nos racines. On n’est plus des victimes. On est même plutôt bien nantis. Parce qu’on s’est battus et qu’on se bat encore pour que nos droits soient ­respectés. Mais on ne peut pas oublier ce qu’on a vécu. On veut bien se réconcilier, mais à la condition que la vérité soit connue. C’est le mandat de la Commission de vérité et de réconciliation. Et c’est la base du mouvement Idle no More, que rien ne pourra stopper.»

Cela dit avec un doux sourire, sans ­jamais élever la voix.

La saga hydroélectrique a fait la ­fortune des Cris. Avec ses projets miniers, le Plan Nord pourrait être tout aussi ­enrichissant.

Ils exigeront l'embauche de travailleurs cris, des contrats réservés aux entreprises cries et le paiement équitable de ­redevances.

«Mais ce n’est pas parce que les 19 000 Cris de la baie James ont réussi à s’en tirer que tout le monde autochtone ­canadien vit dans l’abondance, dit ­Saganash. Et il n’y a pas que les ­Autochtones. Dans tout le pays, il y a des laissés pour compte, des exploités, des ­victimes. Il faut cultiver chez eux la colère et la révolte, quand elles sont saines et ­justifiées. Pour qu’il n’y ait plus d’injustice généralisée et institutionnalisée.»

Et il m’ajoute un souriant petit sermon sur les pouvoirs et les vertus du NPD de Thomas Mulcair, qui seul, selon lui, peut battre les conservateurs qu’il ne porte vraiment pas dans son cœur.

 

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