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La catastrophe, l'espoir et Les moissons du futur

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mo_9782760411197Je suis partagé, à la lecture du dernier livre de Marie-Monique Robin, Les moissons du futur. Partagé entre l'agacement devant le ton catastrophiste d'une partie du livre et l'enthousiasme devant les descriptions de systèmes agroécologiques qui nourrissent aussi bien les populations locales que le tissu social et les écosystèmes.

Car Marie-Monique Robin, également auteure de Notre poison quotidien et du Monde selon Monsanto, plante le décor de son ouvrage à grands coups de déclarations catégoriques et sans nuances. Par exemple, écrit-elle, «promu sans relâche depuis un demi-siècle, le modèle agro-industriel n'est pas parvenu à "nourrir le monde" ». Près d'un milliard de personnes souffrent de la faim, et c'est la faute de l'industrie mondialisée de l'alimentation. Point final.

Il faut bien faire quelques nuances sur ce jugement. Les chiffres de la FAO, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, nous disent qu'en 1990, un milliard de personnes étaient sous-alimentées. Aujourd'hui, c'est un peu moins, à 868 millions. Le détail, si j'ose dire, c'est qu'en 1990, il y avait un peu plus de 5 milliards d'habitants, sur la planète, et qu'aujourd'hui, il y en a plus de 7 milliards. Bref, il y a moins de personnes sous-alimentées, sur la planète, en chiffres absolus, mais aussi en pourcentage. En 1990, près de 20% de la population mondiale était affectée de la sorte. Aujourd'hui, c'est 12%.

On pourrait certainement y voir un progrès, en termes stricts de fourniture de denrées alimentaires. Beaucoup plus de gens mangent à leur faim aujourd'hui qu'il y a vingt ans.

Toutefois, si on dépasse ce premier plan, on constate aussi que le développement du système agro-industriel mondial crée aussi des désordres considérables: dislocations sociales importantes dans les milieux ruraux, appauvrissement et érosion des sols, vulnérabilités de larges populations à la famine, dépendance des paysans face aux producteurs de semences et d'engrais, contributions importantes aux changements climatiques, etc. On nourrit peut-être plus de monde, mais il y a des prix à payer et des questions importantes - et même urgentes - à se poser sur la viabilité à long terme de ce modèle.

L'agriculture autrement

Or, c'est là que le livre de Robin a le plus de portée et d'intérêt. Face à une industrie alimentaire qui ne cesse de dire que l'approche chimique et génétique est la seule possible, Les moissons du futur (également produit sous forme de documentaire, présenté ce lundi 11 février à 20h à Télé-Québec) donne de nombreux exemples d'approches agricoles qui intègrent pleinement les préoccupations sociales et environnementales et donnent des résultats concrets qui améliorent les conditions de vie de millions de personnes. Au Malawi, on voit des paysans retrouver un niveau de vie convenable en pratiquant l'agroforesterie, qui leur permet de produire plus de maïs tout en nourrissant les sols grâce à des "arbres fertilisants". En Allemagne, on suit les Wenz, une famille qui a développé un modèle d'agriculture qui repose sur la présence d'un couvert végétal permanent, sans labour ni désherbage (ni pesticides, il va sans dire) et dont la productivité est plus que convaincante. Même type de réussites au Sénégal, au Mexique ou au Japon, avec des modèles qui ne produisent peut-être pas toujours plus de nourriture à l'hectare que le conventionnel, mais pas moins non plus, mais surtout, qui le produisent en protégeant les agriculteurs des effets de la spéculation, des canicules, des insectes ravageurs ou des sécheresses.

Ce sont des modèles qui font réfléchir et qui sont porteurs d'avenir. De façon intéressante, malgré ses prémisses catastrophistes, Marie-Monique Robin convainc le plus par ses conclusions positivistes. En montrant des façons de faire bénéfiques, des alternatives bien concrètes à des approches industrielles et mondialisées qui tiennent parfois du rouleau compresseur, l'auteure souligne la meilleure façon de lutter contre le système agro-industriel qu'elle déteste tant: proposer des solutions, plutôt que dénoncer et de faire la guerre. On peut faire mieux, dit-elle essentiellement, exemple après exemple. Et voilà ce qui est véritablement enthousiasmant: l'idée de léguer aux générations suivantes un monde meilleur, pas en rêvassant, mais bien en agissant champ par champ, culture par culture.