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En terrain miné

L'art de correspondre en temps de guerre

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A priori, tout séparait Roxanne Bouchard, professeure de littérature au cégep de Joliette, et Patrick Kègle, soldat du Royal 22e Régiment en mission en Afghanistan. Au fil d’une correspondance inattendue, imprévue, imprégnée d’interrogations et de confidences, ils sont devenus amis. Et ce sont leurs mots, leurs émotions, leurs inquiétudes et leur lucidité hors du commun qui apparaissent dans En terrain miné. Un livre percutant.

A priori, tout séparait Roxanne Bouchard, professeure de littérature au cégep de Joliette, et Patrick Kègle, soldat du Royal 22e Régiment en mission en Afghanistan. Au fil d’une correspondance inattendue, imprévue, imprégnée d’interrogations et de confidences, ils sont devenus amis. Et ce sont leurs mots, leurs émotions, leurs inquiétudes et leur lucidité hors du commun qui apparaissent dans En terrain miné. Un livre percutant.

Cette histoire est née en 2004, alors que Patrick Kègle, soldat du Royal 22e Régiment, se trouve en Afghanistan. Il décide d’envoyer des remerciements au groupe folklorique Les Charbonniers de l’Enfer, qu’il écoute pour se rappeler le Québec.

Roxanne Bouchard, alors conjointe d’un des chanteurs, lui répond en lui soulignant bien clairement ses convictions antimilitaristes. Patrick Kègle ne s’est pas laissé démonter... et a plutôt entrepris une correspondance sincère, qui allait durer des années. C’est celle-là que les lecteurs retrouvent dans le livre.

«Roxanne m’a écrit un beau courriel sur la culture, mais à la fin, il y avait cette froideur antimilitariste... Ça m’a shaké. Moi, j’étais un soldat sur le terrain et mes yeux voyaient des enfants qui avaient besoin d’aide. J’ai eu envie de partager ça avec elle, sans trop savoir pourquoi. J’ai eu envie de partager avec cette personne, peut-être pour lui faire voir l’autre côté de la médaille que je ne pouvais pas raconter à ma famille, parce qu’on essaie de ne pas trop lui faire peur avec ce qui se passe», raconte Patrick Kègle en entrevue.

Apprendre à s'écouter

Avec Roxanne, il a eu le goût d’en dire un peu plus et un lien d’amitié s’est créé au fil du temps. Patrick lui a raconté le paysage aride de l’Afghanistan, les patrouilles à l’extérieur de la ville, les seigneurs de guerre, les soldats tués en mission, la journée où son véhicule a roulé sur une mine. Mais aussi ses émotions, sa famille qui lui manque et, plus tard, les effets pernicieux du syndrome du choc post-traumatique.

«On a appris à s’écouter. Souvent, les gens ne prennent pas le temps. On peut avoir des opinions différentes, mais ça doit laisser place à de la discussion amicale et c’est ce qui est arrivé avec Roxanne. Elle s’est intéressée à la mission. Elle s’est intéressée au gars qui est sur le terrain. C’est important pour nous, parce qu’on sert avec fierté.»

Un legs pour ses enfants

L’écriture est loin du champs d’activité habituel de Patrick Kègle, maintenant chevrier-major à la Citadelle de Québec après avoir fait deux missions en Afghanistan, l’une en 2004 et l’autre en 2009. «La correspondance était personnelle. On la trouvait belle et on n’a jamais pensé la publier. C’est un legs que je vais laisser à mes enfants et à mes frères d’armes. Il y a des gars qui ont fait plus de missions que moi, et des plus périlleuses, mais moi, c’est une question d’amitié avec Roxanne que je raconte. On porte l’uniforme, mais on est des êtres humains. On sert un pays où il fait bon vivre, avec une démocratie. Pour nous, c’est une fierté de servir un pays comme le Canada.»

Patrick Kègle témoigne des émotions vécues pendant la mission. «On s’exprime beaucoup sur les émotions maintenant entre frères d’armes. Le premier attentat-suicide que j’ai vu, il y avait l’homme mort, avec son turban... On se pose des questions sur l’humanité et ce n’est pas une réflexion que j’ai eue seul. On l’a eue en gang. On s’est regroupés et on s’est parlé. On était conscients de jusqu’où l’homme peut aller pour gagner une guerre ou semer la terreur. Les émotions, on en a. Mais on est formés à continuer. On a une conviction. On sait qu’on a une mission.»

Patrick Kègle — le neveu de l’infirmier de rue Gilles Kègle — parle ouvertement du syndrome du stress post-traumatique, du difficile retour au pays, de l’incompréhension des proches face à ce qu’il a vécu.

«Le plus difficile, c’est de revenir. Au retour, je n’étais pas capable de quitter cette mission. Je la vivais toujours, dans mes rêves. Quand je conduisais, j’avais encore les réflexes de penser qu’un véhicule suicidaire était devant moi. On s’engouffre sans le savoir. La famille essaie de nous soutenir, mais elle ne comprend pas.

«La chance que j’ai eue, c’est d’avoir des bons chums. Une partie de l’équipe était amochée au retour. Mais on a eu du soutien. Un de mes chums est venu me chercher chez nous et m’a conduit à l’hôpital. Je suis un homme changé, mais l’armée m’a fourni des services exemplaires. Mon docteur a pris soin de moi, comme le psychologue, le psychiatre, l’ergothérapeute. Avec tout cet encadrement, j’ai réussi à m’en sortir.»

En librairie le 20 février.
 

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