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Grandes entrevues

L'homme qui rêve encore de changer le monde

Georges-Hébert Germain rencontre Luck Mervil

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Luck Mervil rêve jour et nuit de changer le monde de fond en comble. Il en parle beaucoup et tout le temps, dans ses chansons, ses livres, ses conférences, dans toutes les entrevues qu’il accorde. Le preux Clopin, porte-parole des damnés de la terre et des sans-papiers, qu’il incarne magistralement dans la comédie musicale Notre-Dame de Paris...

Luck Mervil rêve jour et nuit de changer le monde de fond en comble. Il en parle beaucoup et tout le temps, dans ses chansons, ses livres, ses conférences, dans toutes les entrevues qu’il accorde. Le preux Clopin, porte-parole des damnés de la terre et des sans-papiers, qu’il incarne magistralement dans la comédie musicale Notre-Dame de Paris, semble avoir été créé exprès pour lui par Victor Hugo et parfaitement ajusté par Luc Plamondon. L’homme et le personnage, en effet, se confondent.

Quand je l’ai appelé, le mois dernier, il se trouvait sur un chantier humanitaire en Haïti. Quand on s’est rencontrés, quelques jours plus tard, chez lui, à Rosemont, il s’apprêtait à partir en Ukraine et en Russie avec tous les membres de la distribution originale de Notre-Dame de Paris, chanteurs, danseurs, musiciens, techniciens, «ma deuxième famille», dit-il. En Haïti, où depuis deux ans il passe 10 jours par mois, il habite chez l’habitant ou dans de tout petits hôtels. À Kiev, Moscou, Saint-Pétersbourg, au Kazakhstan, où l’emmènera Clopin ce printemps, il descend dans les plus luxueux hôtels. Il aime bien les deux : la grande et la petite vie. La cabane de tôle et le palace.

AVEC VUE SUR L’ENFANCE

La maison de Rosemont, achetée il y a une dizaine d’années (grâce, justement, aux très généreux émoluments que touchait Clopin), est grande, lumineuse, très vivante. «C’est une vraie commune, ici», dit fièrement le propriétaire. Sa mère y a ses appartements. Des amis occupent l’étage du haut. Le garage a été en partie transformé en studio de musique. Mervil n’a pas d’auto. Il marche, prend le métro. S’il est pressé, il y a toujours le taxi. Ou la petite voiture de sa blonde.

Il m’a entraîné devant la fenêtre de la cuisine, qui donne sur le bout d’une large ruelle bordée de jeunes arbres, de poteaux de téléphone, de cordes à linge. Au loin, un bonhomme de neige monte la garde. «Voilà un paysage que j’aime, dit-il. C’est mon enfance, que je vois là, tous les jours.»

Dans le grand salon, passé l’exubérant fouillis de plantes vertes, il y a le piano, des guitares, des colonnes de CD, de DVD. «On écoute de tout; on regarde des séries, presque jamais la télé.» Un peu partout traînent des jouets de petit garçon. Aux murs sont accrochés des tableaux vivement colorés, des bibelots, des figurines, des masques d’Afrique, d’Asie, d’Océanie, d’Amérique latine. Dans la bibliothèque, tout est en ordre : romans, poésie, histoire, spiritualité, dictionnaires grecs, beaucoup de théâtre, dont tout Shakespeare.

«Le théâtre, les livres en grec et l’ordre, c’est beaucoup ma blonde [la comédienne Tania Kontoyanni, la mère de son fils].»

Et le Coran? la Bible? la Bhagavad-Gita? ce livre du dalaï-lama sur Jésus? la grosse brique sur les penseurs du XXe siècle?

«Ça, c’est moi. Je me suis toujours intéressé aux religions. Mes parents étaient adventistes du septième jour. C’est une religion à cheval sur l’Ancien et le Nouveau Testament, sur le judaïsme et le christianisme. Pas de danse, pas de porc, pas d’alcool, strict respect du sabbat, mais une très grande tolérance, une grande ouverture d’esprit, le sens de l’égalité, de l’engagement social. Et beaucoup de musique et de chant. Je ne pratique plus, mais je reste marqué par la pensée adventiste.»

Avec quatre amis, il a formé au début des années 90 le groupe Rudeluck, qui explorait à la fois la pop, le funk, le reggae et le rap, alors tout nouveau ici, et qui tenait un discours très humaniste, souvent moralisateur. On avait des choses à dire, des causes à défendre : les rivières et les forêts, l’indépendance du Québec, la veuve et l’orphelin... Mervil militait alors au sein du CECI, le Centre d’étude et de coopération internationale. Il a été et est encore de toutes les luttes et de toutes les causes, de tous les rêves. Il parle beaucoup, haut et fort. Quel que soit le sujet que vous abordez, il en tire des leçons. Et vous les donne.

LA MEILLEURE DES RACES

Parlant de Notre-Dame de Paris et du temps où ses interprètes faisaient fureur et fortune à travers le monde, il vous expliquera qu’il ne faut pas regretter les bons moments qu’on a vécus. Ni les mauvais. «Les uns comme les autres nous rendent plus forts et nous aident à nous connaître mieux.»

Vous avez lu dans le Times qu’il y a peu de ressources minières en Haïti... «C’est faux, dit-il. On a pour 50 milliards d’or et d’argent, du pétrole, de la bauxite. Les grandes minières le savent. Elles cherchent à s’en emparer sans faire de bruit.» Et il vous sert un petit sermon très documenté sur les sévices qu’on fait subir à la planète et les injustices dont sont victimes les pays du Sud.

Vous lui parlez du Mois de l’histoire des Noirs (qui s’achevait lors de notre rencontre), il affirme que l’histoire des Noirs est indissociable de celle des Blancs. «La seule race qu’il y a au monde, c’est la race humaine. Tous les humains sont frères. Le sang d’un Pygmée du fin fond de la savane africaine peut sauver la vie d’un Blanc de Rosemont. Et vice versa.»

Vous lui rappelez ce qu’affirme haut et fort le gouvernement Harper, que les Haïtiens ne savent pas administrer l’argent qu’on leur donne. Il vous interrompt. «D’abord, on ne donne pas d’argent aux Haïtiens. On vient en faire chez eux. Dans les mois qui ont suivi le tremblement de terre du 12 janvier 2010, pas moins de 17 000 ONG ont envahi le pays et y ont investi ou ont promis d’y investir des milliards. Mais le gouvernement haïtien n’a touché que quelques millions.»

Où est passé le reste?

«Il est retourné d’où il venait», répond-il, visiblement ébahi par la naïveté de ma question. Et il m’explique : «Une ONG ou une agence gouvernementale s’engage, disons, à construire une école ou un hôpital. Elle arrive en Haïti avec ses architectes, ses ingénieurs, presque tout son monde. Or, un ingénieur québécois ne coûte pas moins cher en Haïti qu’à Montréal. Au contraire. Il est logé dans une maison confortable, bien protégée, à au moins 10 000 $ par mois, plus la bonne, la cuisinière, le jardinier, le gardien de nuit, le chauffeur, souvent une limousine blindée. Il coûte facilement à son ONG ou au gouvernement qui l’engage 25 000 $ par mois, plus son salaire et sa prime d’éloignement. Le tremblement de terre en Haïti a créé des jobs hyperpayantes partout dans le monde. Sauf en Haïti. L’ACDI n’aide pas Haïti. Elle aide au développement du Canada à l’international. Ce sont les Haïtiens qui aident Haïti. Chaque année, ceux de la diaspora y envoient deux milliards de dollars.»

LA FIN DE L’EXPLOITATION

Mervil croit que l’entreprise privée peut, mieux que les ONG, aider son pays. Il donne l’exemple de Denis O’Brien, richissime entrepreneur irlandais propriétaire de la compagnie de téléphonie mobile Digicel. Ayant réalisé que seuls les très riches Haïtiens pouvaient se payer un cellulaire, O’Brien a contacté les fabricants d’appareils et leur a acheté des stocks de premières générations qu’il a vendus à très bas prix partout en Haïti. Aujourd’hui, à Port-au-Prince, comme au fin fond des Gonaïves, tout le monde a un cellulaire.

«Et ça, ça va tout changer. Et très rapidement. Ça, c’est le commencement de la fin de l’exploitation. Parce qu’il n’y a plus de hiérarchie, désormais. Une petite vendeuse de bananes de la rue peut texter ce qu’elle pense à un animateur de radio ou à un journaliste. Ou à la mairie. Ou à son fils qui se trouve à New York ou à Montréal.»

Mervil veut produire en Haïti des shows accessibles à tous. Il prépare un album de chansons. Et il termine un roman qu’il va publier à l’automne. L’histoire se passe en Haïti, mais elle est remplie de personnages qui viennent de partout. Les ONG ne laissent peut-être pas beaucoup d’argent là-bas, mais elles y emmènent plein de gens. Haïti est aujourd’hui l’un des lieux les plus cosmopolites de la planète. «Comme quoi toute chose a du bon.»

En novembre 2010, Luck Mervil a quitté le CECI et entrepris de réaliser, dans son Haïti natal, un rêve qu’il caressait depuis quelques années déjà, Vilaj Vilaj. L’idée est simple : construire des villages avec de bons matériaux et avec la complicité, les conseils, les savoir-faire, le travail de ceux qui plus tard l’habiteront.

Plus tard, c’est quand? Il ne peut répondre pour le moment. Vilaj Vilaj dispose d’un terrain de 80 hectares (deux fois le parc Lafontaine, les trois quarts des plaines d’Abraham) sur les hauteurs de Paillant, à deux heures de route de Port-au-Prince. Mais, faute d’argent, il n’y a toujours pas de maisons. Il y a loin, parfois, du rêve à la réalité.

Vilaj Vilaj a connu, dès le départ, un fâcheux épisode. On avait amassé, grâce à trois événements organisés par l’OSM, près de 50 000 $. La somme fut confiée à un membre du conseil d’administration, Parnell Pierre, qui l’a placée dans son compte de banque plutôt qu’en fidéicommis. «C’était une erreur, avoue Mervil. C’était broche à foin. Mais Vilaj Vilaj n’a pas perdu un sou. Parnell payait nos factures avec notre argent, qui se trouvait dans son compte. Les médias ont conclu, à tort, qu’il y avait de la fraude quelque part.»

Est-il amer? je demande. Un petit sermon suivra. «Faut jamais garder de rancœur. Toujours voir le beau côté des choses.»

En 2005, Mervil a été nommé Patriote de l’année par la Société Saint-Jean-Baptiste. Il croit toujours que l’indépendance du Québec est nécessaire.

«Pour le moment, malheureusement, on n’a pas de leader inspirant. Je pense toujours que ce sont les femmes qui vont changer le monde. Je ne crois pas qu’on ait présentement celle qu’il nous faut, mais ça viendra. Et plus vite qu’on pense.»

Comment peut-on toujours croire que tout ira mieux demain dans le meilleur des mondes? «Mais justement, dit-il, il faut commencer par y croire, naïvement, passionnément. Si on ne rêve pas d’un monde meilleur, on ne le verra jamais.»

Quand je suis sorti de chez lui, j’avais en tête, tout naturellement, la chanson Imagine de John Lennon : «You may say I’m a dreamer, but I’m not the only one»

(Je suis peut-être un rêveur, mais je ne suis pas le seul).

Souhaitons que l’avenir donne raison à Luck Mervil.

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