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Grandes entrevues

« L’indépendance va se faire, parce qu’elle est nécessaire »

Les grands faits d’armes de Jean Garon

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J’ai raconté un jour à la radio que Louis ­Hébert avait créé, au début du 17e siècle, le premier verger de ­Nouvelle-France. Nous nous étions ­demandé, l’animateur et moi, honte à nous, comment Hébert avait bien pu, pendant la longue ­traversée, donner à ses plants de pommiers les tonnes d’eau douce dont ils avaient besoin.

J’ai raconté un jour à la radio que Louis ­Hébert avait créé, au début du 17e siècle, le premier verger de ­Nouvelle-France. Nous nous étions ­demandé, l’animateur et moi, honte à nous, comment Hébert avait bien pu, pendant la longue ­traversée, donner à ses plants de pommiers les tonnes d’eau douce dont ils avaient besoin.

Quand je suis sorti du studio, on m’a remis un fax : «Les pépins, monsieur Germain, les pépins.» C’était signé Jean Garon, ministre de l’Agriculture. On devait donc être entre 1976 et 1985, quand le plus ­populaire et le plus créateur ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation de notre histoire faisait la pluie et le beau temps sur nos terres et dans nos eaux.

CONNAÎTRE SON MONDE

René Lévesque raconte dans ses mémoires que lorsqu’on lui avait proposé de nommer Garon à ce poste, il avait tout de suite trouvé l’idée fort bonne. Militant souverainiste de la première heure, professeur, économiste et avocat (combinaison rare à l’époque), l’homme connaissait bien les régions et le monde rural. « Et en plus, disait ­Lévesque, il a le physique de ­l’emploi.» Pourtant, Claude Ryan, alors directeur du Devoir, s’était étonné qu’on nomme «un intellectuel comme ­Garon» à l’Agriculture. Et quand, 18 ans plus tard, Parizeau en fera son ministre de l’Éducation, tout le monde s’étonnera, même le principal intéressé, qu’un habitant comme lui se retrouve aux commandes de cet important ministère. Comme quoi, Jean Garon, où qu’il soit, est toujours atypique, ­inattendu, inoubliable.

Il publie, la semaine prochaine, Pour tout vous dire, une brique de 536 pages, passionnant récit d’aventures et fervente profession de foi d’un militant ­indépendantiste et d’un politicien aguerri qui raconte cinq décennies de l’histoire ­sociale et politique du Québec. Sans nostalgie, mais avec parfois de la colère, quelques soupçons de rancune et d’amertume. Il écorche au passage ses ennemis idéologiques, qu’ils soient libéraux (Bourassa, Charest) ou péquistes (Pierre-Marc Johnson, Lucien Bouchard, Pauline Marois). Et il est plus dur encore en paroles que dans ses écrits.

Je savais déjà en me rendant chez lui, sous une hivernale poudrerie, le premier jour du présent printemps, que Jean Garon n’avait pas froid aux yeux, qu’il ne se prenait pas pour un deux de pique (ni même de trèfle), qu’il avait une grande admiration pour son père, et pour Churchill et ­Duplessis, Lévesque et Parizeau. J’avais également l’impression de connaître, puisqu’il en parle dans son livre, la grande femme qui m’a chaleureusement accueilli : «Judi, I presume». Ils ont ri tous les deux. Judi, une Américaine rencontrée à Paris, est la femme de sa vie, la mère de ses enfants, sa compagne depuis plus de 40 ans.

Des hauteurs de Lévis, où ils habitent, non loin de la rivière Etchemin, la vue est magnifique. Nous sommes restés un ­moment debout dans la salle de séjour remplie de lumière, lui appuyé sur sa canne. «Ils m’ont amputé des orteils à un pied, me dit-il. Mais mon diabète est ­maintenant sous contrôle.» On regardait le fleuve qui charriait ses glaces sous les abruptes ­falaises de Sillery.

Né à Saint-Michel-de-Bellechasse, Jean Garon connaît le fleuve depuis sa tendre enfance. Avant même que nous engagions la conversation, il a voulu savoir d’où je ­venais. Je savais, pour l’avoir lu, qu’il se vantait de connaître le Québec par cœur! «Je suis né aux Écureuils», lui ai-je dit. Il m’a décrit, tout fier, le paysage et même certains personnages qu’il a rencontrés ­jadis dans mon minuscule patelin natal. Très peu de gens connaissent aussi intimement le Québec que Jean Garon qui, pendant un demi-siècle, l’a écumé d’un bout à l’autre. D’abord comme militant souverainiste, puis comme ministre péquiste.

NOURRIR LE QUÉBEC

La table devant laquelle on prend place est encombrée de paperasse et de feuilles manuscrites, des brouillons de la chronique qu’il tient dans La vie agricole, des ­livres, des journaux. «Je lis le Journal de Québec tous les jours, le Devoir assez souvent. Mais je pense me désabonner du ­Soleil. J’aime pas les journaux à Desmarais. Ils désinforment.» Sur le coin de la ­table, je vois La trilogie berlinoise de Philip Kerr, un thriller d’enfer ayant pour cadre l’Allemagne nazie. « C’est ma femme qui me l’a acheté, dit-il. Pour faire diversion, je pense, et me sortir de mes lectures sur le patronage. » Il m’exhibe en riant une liasse de coupures de journaux où sont racontées les plus révoltantes histoires de corruption de notre histoire. «Pas besoin de lire des ­romans noirs, quand on voit tout ça. Et qu’on suit la commission Charbonneau».

Désabusé, Jean Garon?

Pas le moins du monde. Au contraire. Le mouvement étudiant amorcé le printemps dernier lui a redonné espoir. «C’est tout croche, mal mené, mais extrêmement ­prometteur. La preuve nous est donnée qu’il y a encore du monde capable de militer, de s’indigner, de vraiment vouloir changer les choses. Ces jeunes ont le feu ­sacré, assez pour réduire en cendre tout le bois mort qui traîne depuis des années dans l’administration des ministères et des universités.»

Il est évidemment pour la gratuité ­scolaire. Quelle question! Mais il tient à ce qu’on rende à César ce qui appartient à ­César.

« L’idée de la gratuité, c’est pas les jeunes qui l’ont inventée. Quand j’étais ­ministre de l’Éducation, en 94-95, on s’en allait là, Parizeau et moi. Mais on n’a pas eu le temps de s’y rendre. Parizeau a ­démissionné. Lucien Bouchard, qui l’a remplacé, ne m’a pas gardé comme ministre. Pauline a pris ma place, et elle a mis nos projets de côté. Parce qu’elle ne comprenait pas. En fait, elle ne voulait pas vraiment changer les choses; elle voulait devenir première ministre du Québec. Et c’est ce qu’elle est devenue, mais sans vraiment de vision, sans un programme inspirant. Et en mettant de côté le projet de la souveraineté.»

Il était là, lui, au départ de ce projet, avec Marcel Chaput, Pierre Bourgault et compagnie. Il n’a pas changé d’idée. Toute sa vie de militant et de politicien n’a de sens que si on a en tête cet objectif de la souveraineté, de l’autonomie, de l’indépendance.

Quand il était ministre de l’Agriculture, il a piloté le projet de loi sur la protection du territoire agricole, puis il s’est donné comme objectif d’amener le Québec à ­l’autosuffisance agroalimentaire, première étape selon lui de l’indépendance. «Quoi de plus fondamental pour un peuple que d’être capable de se nourrir lui-même?»

MÉRITER LA GRATUITÉ

Grâce à ses politiques, la production ­céréalière a connu une croissance fantastique. Les cultures maraîchères ont suivi, les fruits, les légumes, puis les viandes et les poissons. Il a tendance, dans le récit qu’il fait de cette exaltante saga, à gonfler les chiffres. Je peux, les ayant tout frais ­tirés de son livre, apporter certaines ­corrections. En 1976, quand le Parti ­québécois a pris le pouvoir, notre autosuffisance était de 47 %. Neuf ans plus tard, quand il l’a perdu, elle était, non de 85 %, comme il dit, mais de 74 %, comme il est écrit dans son livre. Un sommet plus ­jamais approché, le ministre péquiste qui lui a succédé ayant vendu les grandes épiceries qui désormais s’approvisionnent chez elles, en Ontario ou dans les Maritimes, autant sinon plus qu’au Québec.

C’est donc pire qu’avant?

«Mais pas du tout, on a créé un précédent. Et un jour, quelqu’un va y revenir. C’est comme pour la gratuité scolaire. Tôt ou tard, les projets justes et légitimes se réalisent ; c’est comme ça que le monde avance. L’indépendance va finir par se faire, parce qu’elle est nécessaire. Et les jeunes vont finir par obtenir la gratuité scolaire. Mais faudrait pas qu’ils oublient que la gratuité, ça se mérite, c’est sérieux et c’est de l’ouvrage. Plus question alors de perdre son temps.»

Il a travaillé, lui, pendant toutes ses études, «à mille et une jobines». À 17 ans, pour la paye et l’aventure, et pour apprendre l’anglais, il est entré dans l’armée de réserve. «On s’entraînait un soir ou deux par semaine à la Citadelle. Et on passait nos étés à l’école royale d’artillerie du ­Canada à Shilo, au Manitoba». Au début des années 60, tout en préparant sa maîtrise en sciences sociales, il enseignait à l’Institut de technologie de Québec.

«Toutes ces expériences, les jobines, l’armée, l’enseignement, m’ont servi, dit-il. À l’école technique par exemple, j’ai découvert qu’il y avait des jeunes pas du tout intéressés par l’abstraction et le théorique. Ils voulaient du concret, ­apprendre à maîtriser des savoir-faire manuels, pas jouer avec des concepts ­abstraits.

«Mais à l’époque, le ministère de l’Éducation était plein de curés défroqués qui n’en avaient que pour les professions ­libérales. Et c’était dans l’air du temps, comme si le Québec voulait rompre avec son passé ouvrier après avoir rompu avec son passé religieux.

«Même dans les milieux les plus populaires, on considérait que seules les professions libérales pouvaient mener à la réussite sociale. Quand je suis arrivé au ministère de l’Éducation, j’ai voulu changer cette mentalité. J’ai réussi à faire baisser le taux de décrochage scolaire qui était alarmant, surtout chez les garçons.»

Il a mené des guerres épiques contre les recteurs, des gens pour qui il n’a jamais eu beaucoup d’estime. «Ils ont des ­salaires faramineux, des limousines, des privilèges qu’ils ne méritent pas. »

Ayant réalisé que c’était le gouvernement qui payait les intérêts sur les prêts consentis aux étudiants, il a exigé des banques qu’elles lui offrent un meilleur taux. Devant leurs hésitations, il les a ­menacées d’aller en appel d’offres. Elles ont toutes accepté de baisser leur taux. Le gouvernement a fait ainsi une économie de plusieurs dizaines de millions par année.

Il avait déjà fait le coup aux mêmes banques du temps qu’il était ministre de l’Agriculture. Il les avait averties qu’il ­allait fonder une banque agricole si elles ne baissaient pas le taux d’intérêt sur les prêts que le gouvernement garantissait aux cultivateurs, aux éleveurs et aux ­pêcheurs.

«Demandez, vous recevrez, dit-il, paraphrasant Jésus. Je ne vais pas à la messe, je ne pratique pas de religion, je n’aime pas le clergé, ni l’Église, mais j’ai toujours un infini respect pour la parole du Christ. C’était un militant, un homme juste, qui se tenait debout.»

Aucun doute dans son esprit que si ­Jésus vivait parmi nous il serait en ­faveur de l’indépendance du Québec.

 

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