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Grandes entrevues

La bête noire du monde médical

Georges-Hébert Germain rencontre Jean-Pierre Ménard

Jean-Pierre Ménard
Photo le journal de Montréal, PIERRE-PAUL POULIN

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À part ceux d’entre nous qui n’auront jamais eu d’ennui de santé de toute leur vie et que la mort viendra faucher sans les avoir prévenus, nous allons tous devoir entrer, un jour ou l’autre, dans le terrifiant système de santé.

À part ceux d’entre nous qui n’auront jamais eu d’ennui de santé de toute leur vie et que la mort viendra faucher sans les avoir prévenus, nous allons tous devoir entrer, un jour ou l’autre, dans le terrifiant système de santé. On aura beau avoir fait une bonne vie et, comme l’avocat Jean-Pierre Ménard, aller au gym et jogger trois fois par semaine pour se tenir en forme, on sait bien, fragiles mortels que nous sommes, que notre sort sera tôt ou tard entre les mains des médecins.

Or, depuis plus de 30 ans, Me Ménard a été leur infatigable bête noire; il a poursuivi des centaines d’entre eux en justice parce qu’ils avaient mal fait leur travail. Il est entré dans leur tour d’ivoire, il a fracassé leurs tabous, levé l’omerta derrière laquelle ils se réfugiaient. Il a repéré et fait connaître 6000 erreurs ou méfaits qu’ils ont commis. Il leur a coûté une fortune.

Briser l’omerta

«Avez-vous peur de tomber malade, un jour? lui ai-je demandé.

«Sûr que j’ai peur, m’a-t-il répondu. Être malade, c’est devenir vulnérable, faible, sans défense. Ça fait peur à tout le monde. Mais je ne crains pas les médecins, si c’est ce que vous voulez savoir. La très grande majorité d’entre eux sont compétents et ils font leur travail consciencieusement. En fait, ce n’est pas contre eux que j’en ai. C’est contre le système, les protocoles et les normes, les façons de faire dans les cliniques, les pharmacies, les laboratoires, les hôpitaux, contre toute l’administration du système de santé qui, lui, a sérieusement besoin de soin.»

Restaurer ce système défaillant, voilà la mission première que s’est donnée Jean-Pierre Ménard. «On ne devrait jamais avoir à discuter de l’accessibilité aux soins, dit-il. Tout le monde y a droit, en toutes circonstances, sans aucune exception, en toute sécurité et dans les délais prescrits.»

Au tout début de sa carrière, on lui a confié une cause en santé. Il a alors réalisé qu’il devait affronter une machine juridique très puissante et insupportablement arrogante. Les médecins avaient la certitude de posséder la vérité et ne pouvaient concevoir qu’on leur donne tort. Ils avaient, et ont toujours, pour faire face aux poursuites, un fonds de réserve de deux milliards de dollars. L’idée lui est naturellement venue de former un commando d’avocats compétents et aguerris capables d’affronter l’armée de juristes dont disposent les médecins.

Le cabinet Ménard, Martin compte aujourd’hui 17 avocats spécialisés en responsabilité médicale, hospitalière, dentaire, psychiatrique. Il loge dans un banal bâtiment aux abords de la zone industrielle d’Hochelaga-Maisonneuve. Rien à voir avec les gros bureaux d’avocats qui occupent des étages complets des édifices les plus huppés du centre-ville (où on croise maints ex-ministres et plusieurs ex premiers ministres du Québec et du Canada). Le client ici ne paie pas pour de la moquette à mille dollars le mètre carré, ni pour des baies vitrées d’où l’on voit la ville à l’envers, des plantes vertes exotiques ou des tableaux de maîtres...

Défendre les vulnérables

Venu m’accueillir à la réception, Me Ménard m’introduit dans une grande pièce au centre de laquelle se trouve une longue table nue qu’entourent une demi-douzaine de fauteuils. Aucune fenêtre. Tous les murs sont couverts de livres de bas en haut. Plus de la moitié sont des ouvrages médicaux; je vois une histoire de la santé des femmes au Moyen Âge, plusieurs traités sur l’agonie et la mort, des rapports sur divers systèmes d’assurance maladie, des rayons entiers de livres sur le droit de la santé, l’administration des soins palliatifs.

«Nous avons une très bonne connaissance du système de santé», me dit le maître de céans. Veston, cravate, un tantinet débraillé, il parle si vite que je jette de temps en temps un regard inquiet à mon petit magnétophone. «Quand un cas nous est soumis, on sait où aller chercher les renseignements dont on a besoin, que ce soit dans les laboratoires, les salles d’urgence, les blocs opératoires ou les bureaux de l’administration. On peut, le cas échéant, faire la preuve qu’il y a eu une erreur médicale, évaluer les dommages, identifier la ou les personnes qui, dans la chaîne des soins, ont contrevenu aux règles de l’art.»

Souvent, le samedi matin, Me Ménard s’enferme seul dans cet antre de papier, il prépare un plein pot de café, étale sur la grande table ses documents, et travaille pendant quelques heures. Son métier le passionne. «Parce que ce n’est jamais pareil, dit-il. Et c’est toujours de l’humain. Ici, on ne défend pas des personnes morales, ni des compagnies. Jamais de médecins non plus. Tous nos clients sont des êtres blessés et vulnérables.»

Chaque année, dans le système de santé québécois, on signale un demi-million d’incidents. La grande majorité heureusement est sans conséquence et on n’en entend jamais parler; d’autres, cependant, détruisent des vies.

On a opéré déjà l’œil sain d’un patient plutôt que le défectueux, une hanche encore bonne à une dame, le poumon toujours intact d’une autre. On a attribué à un homme le diagnostic d’un autre patient souffrant d’un cancer de la prostate. Une jeune femme qui s’était cassé un tibia lors d’un accident de moto est morte à l’urgence d’une surdose de Dilaudid; elle avait été vue par trois urgentologues qui, ne s’étant pas consultés, lui en ont tous prescrit.

«Il y a des responsables, bien sûr, dit Jean-Pierre Ménard. Mais c’est le système qui est mal fait. Les interventions sont souvent mal coordonnées, le personnel est mal informé. Si on avait des normes précises, des protocoles clairs et rigoureux, beaucoup d’erreurs seraient évitées.»

Un mythe à démolir

On a vu déjà, dans un hôpital, plusieurs cas d’intoxication au chlorure de potassium. Après enquête, on s’est rendu compte que la bouteille, mal identifiée, avait été rangée à côté de l’eau iodée; on pouvait facilement confondre les deux contenants. On a collé une tête de mort sur le contenant de chlorure de potassium. Coût de l’opération: quelques dollars.

«Pour régler la grande majorité des problèmes, ce n’est pas de l’argent qu’il nous faut, mais de l’ordre et des idées, quelques idées très simples. Ce qui est important pour nous, ce n’est pas seulement d’aller chercher un dédommagement pour nos clients, c’est que les erreurs dont ils ont été victimes ne se répètent plus.»

Il y a un mythe qu’il tient à démolir, celui qui veut que les poursuites pour négligence médicale rapportent des fortunes. Aux États-Unis, on obtient parfois des dédommagements punitifs considérables. Et on en fait une médiatisation complètement folle. Ça ne veut pas dire que le taux de résolution est élevé. Il l’est beaucoup moins que chez nous. Le Québec affiche un taux de résolution plus élevé que les autres provinces; et 55% des victimes sont indemnisées. Ailleurs, au Canada, c’est moins du tiers.

«Dans la plupart des cas, ce qui préoccupe nos clients, précise le juriste, ce n’est pas de faire de l’argent. Ils veulent simplement connaître la vérité, savoir ce qui s’est passé, qui est responsable du drame qu’ils vivent. Ils acceptent que les médecins se trompent, mais pas qu’ils les trompent.»

Il ne pense pas beaucoup de bien du système de santé privé. «C’est beaucoup moins réglementé que le système public, dit-il. Les soins sont par conséquent de moins bonne qualité. En fait, en médecine-business, on ne cherche pas la qualité, mais la rentabilité. C’est pour ça que ça rapporte. Si un client n’est pas assez payant, on s’arrange pour l’envoyer dans le public. Je crois que les effets pervers du privé vont s’accentuer, et c’est de ce côté-là que la majorité des combats judiciaires vont se disputer à l’avenir.»

Il se tait un moment, rêveur. Et ajoute: «Je trouve, moi, qu’il y a des choses plus intéressantes dans la vie que faire de l’argent.»

Et il parle encore et encore des êtres les plus vulnérables de la société, dont il se sent le devoir et le pouvoir de protéger les droits: les grands handicapés physiques et mentaux, les grabataires des CHSLD...

En juin 2012, le gouvernement québécois formait un comité d’experts chargés de présenter des recommandations juridiques sur le droit de choisir les circonstances de sa mort. On a proposé la présidence de ce comité à Jean-Pierre Ménard. «J’étais débordé, dit-il. Mais je n’allais pas laisser passer cette occasion...»

Les mourants, voilà de grands vulnérables.

Mourir dans la dignité

Autrefois, le caractère sacré de la vie avait priorité absolue. Quand la mort se présentait, on la subissait, si cruelle fût-elle. Dans les faits, la décision finale relevait le plus souvent du personnel soignant qui avait l’obligation de maintenir la vie à tout prix. En proposant de revoir l’encadrement juridique de la mort, le comité a introduit une nouvelle valeur, impensable il y a encore quelques années: la dignité.

Selon Me Ménard, l'aide médicale à mourir devrait faire partie du continuum de soins de fin de vie. «Il s’agit de protéger l’autonomie décisionnelle, dit-il. Les patients en phase terminale ont le droit de choisir le moment et le lieu où s’achèvera leur vie. Notre comité suggère donc que le législateur reconnaisse un ensemble de droits aux personnes mourantes, le droit à l’information, le droit de décider par soi-même, le droit à la confidentialité.»

Ces droits seraient bien évidemment réservés aux personnes majeures et autonomes atteintes d’une maladie n’offrant aucune perspective d’amélioration et entraînant des souffrances insupportables.

Mais qui décidera pour les déficients intellectuels, les malades plongés dans le coma, les jeunes enfants, tous ces êtres hyper vulnérables, totalement démunis, incapables de faire un choix éclairé?

«Il faut un encadrement souple, bien documenté. Il faut travailler avec leurs proches, si possible. On n’a pas le droit de laisser souffrir quelqu’un inutilement.»

Il reconnaît par ailleurs qu’on doit respecter la volonté des gens qui veulent, par conviction religieuse par exemple, aller au bout de leurs souffrances.

Jean-Pierre Ménard aura contribué, par son engagement et sa pratique du droit, à changer notre façon de vivre et notre manière de mourir. Il est fier de ce qu’il a accompli avec les membres de son cabinet.

«On réalise qu’on a influencé et changé le système. On a exigé, et dans beaucoup de cas on a obtenu, la promotion de l’accessibilité des soins, la qualité, la sécurité des soins. Un jour peut-être, dans un monde idéal, un cabinet comme le nôtre n’aura plus de raison d’être.»

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