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Grandes entrevues

Sylvain Parent-Bédard : L’homme qui veut faire voir du jamais-vu

« Jamais rien ni personne ne m’empêchera d’avoir des projets. C’est ça qui nous tient en vie. »

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Une pluie froide et hostile tombait depuis le matin sur Québec. J’étais transi. Et d’assez mauvaise humeur. J’avais un train à prendre dans deux heures à la Gare du Palais. Il me faudrait une grosse demi-heure pour m’y rendre. Je ne disposais donc que d’une heure et demie pour mener mon entrevue...

Une pluie froide et hostile tombait depuis le matin sur Québec. J’étais transi. Et d’assez mauvaise humeur. J’avais un train à prendre dans deux heures à la Gare du Palais. Il me faudrait une grosse demi-heure pour m’y rendre. Je ne disposais donc que d’une heure et demie pour mener mon entrevue...

Or, je poireautais depuis bientôt un quart d’heure dans le hall de Québécomm, dont les bureaux très design occupent une ancienne manufacture de l’avenue Saint-Sacrement. Très haut, sur l’un des murs, des lettres géantes et brillantes me rappelaient que la mission de l’entreprise était de: créer des produits de divertissement dédiés à l’ensemble des plateformes de diffusion.

Çà et là, une demi-douzaine d’écrans à plasma et des affiches laminées sur lesquelles on voit des visages d’humoristes européens et québécois et une image de Madonna, tirée du spectacle qu’a produit le 1er septembre dernier le président fondateur de Québécomm, le gars qui me fait attendre depuis maintenant 20 minutes, Sylvain Parent-Bédard.

Madonna en plein air

Il arrive enfin, souriant, affable, chaleureux, élégant. Et me voilà, du coup, d’excellente humeur. La vie est injuste. Il y a des gens à qui on ne peut jamais en vouloir, à qui on souhaite même que tout réussisse. Parce qu’ils ont un charme irrésistible et une incassable confiance en eux.

Il en faut beaucoup en effet, de la confiance en soi et aux autres, sans doute aussi une certaine dose de naïveté, pour appeler le boss de Live Nation, l’une des plus grosses sociétés d’organisation et de promotion de spectacles au monde, et lui dire : «Je veux produire un show de Madonna en plein air, à Québec».

Et qu’a répondu le boss de Live Nation? «Que je devais aller le rencontrer à Los Angeles, pour lui parler de ce que j’avais déjà réalisé.»

Parent-Bédard lui a apporté, entre autres, des images du mégaspectacle qu’il a produit lors du 400e anniversaire de Québec, en 2008. Les gens de Live Nation ont pu voir 100 000 personnes en liesse sur les Plaines d’Abraham; et une immense scène remplie d’artistes. Et ils ont su que dix millions de Français avaient vu et apprécié le show de télé que Québécomm a tiré de cet événement.

Un an plus tard, Madonna débarquait sur les Plaines et y donnait le seul show en plein air de sa tournée au Canada.

«Moi, c’est ça que j’aime, dit Parent-Bédard, créer des événements uniques, faire du jamais vu. Ça implique des risques, c’est sûr. Dans le cas de Madonna, il n’y a pas eu de négociation possible. Si les gens n’étaient pas venus, j’aurais mangé mes bas.»

Le succès planétaire de LOL, la désopilante série de micro-métrages sans paroles (depuis 2010, à l’antenne de TVA qui participe à la production), lui a coûté au départ un demi-million. Il s’est rendu au MIP-TV, à Cannes, avec un pilote d’une vingtaine de minutes. Dès le premier jour, il a vendu la série à une trentaine de pays. Aujourd’hui, les artistes qui jouent dans LOL (Sylvie Moreau et Réal Bossé au premier plan) sont connus partout à travers le monde.

Créer des liens entre les peuples

«On dit souvent que l’humour ne s’exporte pas. C’est parfois vrai. C’est souvent faux, dit Parent-Bédard. Il y a un humour qui passe partout, un humour universel, comme celui de LOL qui crée des liens entre les peuples. Voir des Chiliens, des Marocains, des Kenyans, des Coréens, des Anglais rire aux mêmes moments, aux mêmes punchs, je trouve ça touchant et rassurant.»

Cet homme est enchanté, fier de ses réussites, de ses origines, de ses parents et amis. Il préfère parler des gens qui l’ont marqué et formé plutôt que de lui-même. Son père, vice-président aux affaires institutionnelles dans le Mouvement Desjardins, un homme droit et «rigoureusement catholique», exigeait que ses enfants entendent la messe du dimanche et fassent maigre le vendredi. «Il est mort il y a quelques années d’un cancer à l’estomac, raconte son fils. Je regrette de ne pas l’avoir vu plus souvent pendant sa maladie, mais je partais en affaires, je courais à droite et à gauche.»

Il avait 8 ans quand ses parents se sont séparés. «Ça ne m’a pas vraiment affecté. Au contraire, ça m’a permis de connaître d’autres milieux, d’autres familles. Le deuxième mari de ma mère m’a fait découvrir Brel, Brassens, Ferré.»

À 17 ans, Sylvain était accro aux jeux vidéo. L’argent que lui rapportaient ses jobs d’été ne servait qu’à acheter des cassettes Nintendo qu’il faisait venir par la poste de New York. Un jour, sa mère lui dit : ‘‘au lieu de dépenser ton argent pour jouer, arrange-toi donc pour que ça soit payant’’. »

« C’est la leçon la plus importante que j’ai eue de toute ma vie. J’ai compris, ce jour-là, qu’il faut que nos passions servent à quelque chose.»

Il est parti tout seul à New York, au volant d’une fourgonnette empruntée. «J’avais un trac fou. Je ne parlais pas vraiment anglais. Et je ne connaissais personne là-bas». Il s’est rendu à l’adresse où il commandait ses cassettes, en a acheté des caisses au prix de gros. Rentré chez lui, à Lévis, il a ouvert une boutique et a tout écoulé en quelques jours.

Quelques années plus tard, il vendait son entreprise (qui existe toujours) pour payer ses études. Les jeux vidéo ne l’intéressaient plus. Il s’est inscrit à l’Université Laval en administration et en droit, détestables matières à son goût. L’année suivante, il passait en relations publiques. «Et là, je me suis retrouvé dans mon élément.»

Il s’était lié d’amitié avec un gars de sa classe, handicapé visuel. À la magnétothèque, il enregistrait à son intention ses notes de cours et les lectures imposées, de sorte qu’il passait lui aussi à travers toute la matière. «C’est comme ça qu’on a réussi notre bac tous les deux.»

Mais avant de partir en affaires, il voulait voir un peu le monde. Pendant un an, il a enseigné le français et appris l’anglais en Écosse. Puis il est allé vivre une autre année à Toronto, avec sa blonde. «J’avais envie de savoir qui étaient les Canadiens anglais. Mais la connexion n’a pas été facile. Je me suis fait des amis mexicains, iraniens, allemands... mais pas de canadiens anglais. J’ai toujours eu de la difficulté à communiquer avec eux.»

Rentré à Québec, il fait le tour des agences de communication. Personne ne l’engage. Il reçoit finalement de l’aide du SAJE (Service d’aide aux jeunes entrepreneurs) pour préparer un plan d’affaires et lancer son entreprise. «Je voulais créer des événements, organiser des fêtes, des commémorations...».

Son premier client a été celui-là même qui lui avait acheté cinq ans plus tôt son commerce de jeux vidéo. «À partir de là, tout s’est enchaîné. Je me suis fait connaître dans la région comme un organisateur efficace».

Une mère modèle

1997 a été une année charnière dans sa vie. Il a fondé Québécomm. Et il a changé de nom. «Deux énormes jobs de paperasse».

Pendant 28 ans, il s’était appelé Sylvain Bédard. «Mais je voulais honorer ma mère, et j’ai décidé de porter son nom. Je lui dois beaucoup. Elle est brillante, elle a de l’entregent. Elle a longtemps travaillé dans l’édition de journaux régionaux et elle s’est créé un réseau de relations d’affaires et d’amis à travers tout le Québec. En affaires, ma mère, c’est mon modèle»

Et dans le métier de producteur?

«C’est Guy Latraverse qui m’a le plus appris. C’est avec lui et grâce à lui que j’ai produit mes premières émissions de télé et les galas du Grand Rire de Québec. Il m’a ouvert bien des portes auprès des gens des Francofolies de La Rochelle. Et je lui dois en bonne partie mon réseau de contacts en France. Je lui serai toujours reconnaissant, toujours fidèle.»

Il a cependant eu des relations plus difficiles avec certains acteurs du milieu culturel. Quand il a commencé à produire les Galas du Grand Rire, Gilbert Rozon de l’empire Juste pour Rire n’a pas semblé du tout enchanté. «Il ne m’a pas nui, mais pas aidé.» Et les gens du Festival d’été de Québec, considérant qu’il joue dans leurs plates-bandes, ne le portent pas dans leur cœur.

Ça ne l’empêchera pas de produire en juillet un show de Céline Dion sur les Plaines. «Jamais rien ni personne ne m’empêchera d’avoir des projets. Il faut toujours avoir des projets et des chantiers, c’est ça qui nous tient en vie.»

Des projets, il en a plein. Certains ont des airs de rêves fous. Un méga-show francophone à Central Park, par exemple. Ou organiser la tournée mondiale d’une superstar de l’envergure de Madonna ou de U2. «Si d’autres le font, pourquoi je ne pourrais pas le faire.»

Un enfant pour héros

Qu’il soit à Québec, à Montréal, où il a également un bureau, ou à l’étranger, où il passe de trois à quatre mois par année, il travaille beaucoup, «mais toujours avec plaisir», tient-il à préciser. Et il veut qu’on sache et qu’on dise que sa base d’opérations sera toujours à Québec.

«Parce que j’aime profondément cette ville. La nature est magnifique. Le monde est fin. Et culturellement, ça vibre comme jamais. Depuis vingt ans, on a eu des leaders intelligents et stimulants. Il y a des infrastructures, des projets, comme le nouveau Colisée. Et en plus, c’est ici que sont mes amis, ma famille».

Il n’est plus marié, mais il a deux garçons, Charles, 4 ans, et Antoine, 6 ans, autiste, épileptique, mentalement et physiquement handicapé. «Les médecins ont enfin trouvé des médicaments qui lui conviennent. Et il fréquente une institution formidable, l’école Madeleine-Bergeron. Mais il ne sera jamais autonome, il ne saura jamais lire et écrire, il ne marchera peut-être jamais. Pourtant, c’est un être lumineux, courageux, amoureux de la vie. C’est mon héros.»

Le papa d’Antoine préside le conseil d’administration du CRDI (Centre de réadaptation en déficience intellectuelle). Il organise chaque année, au Capitole, une collecte de fonds auprès des gens d’affaires de Québec. Il a eu, l’an dernier, Pierre Karl Péladeau comme parrain d’honneur.

«Les gens ont peur des handicapés, dit Sylvain Parent-Bédard, parce qu’ils sont différents. Pourtant, ils nous apportent beaucoup. Grâce à Antoine, son petit frère Charles est un garçon ouvert, généreux, attentif aux autres. Et je pense aussi qu’Antoine a fait de moi un homme meilleur.»


 

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