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Les grandes entrevues | Denis Coderre

« J’ai besoin du monde, comme un poisson a besoin d’eau »

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Denis Coderre me l’a maintes fois répété pendant notre entretien, il veut être proche des gens. Il m’a donc tutoyé. Avec le « tu », comme il dit, le contact se fait plus facilement et dure plus longtemps qu’avec le « vous ». Je lui ai sorti cette phrase de Jacques Prévert : « Je dis tu à ceux que j’aime ». Il a bien aimé. « La politique, c’est un combat, mais aussi une entreprise de séduction. Faut que tu charmes le monde. »­­

Denis Coderre me l’a maintes fois répété pendant notre entretien, il veut être proche des gens. Il m’a donc tutoyé. Avec le « tu », comme il dit, le contact se fait plus facilement et dure plus longtemps qu’avec le « vous ». Je lui ai sorti cette phrase de Jacques Prévert : « Je dis tu à ceux que j’aime ». Il a bien aimé. « La politique, c’est un combat, mais aussi une entreprise de séduction. Faut que tu charmes le monde. »­­

Nous étions au dernier étage du nouveau pavillon du Musée d’archéologie et d’histoire de Pointe-à-Callière, un lieu magnifique d’où le regard porte sur 360 degrés. On a longuement regardé le paysage, en nommant les lieux à haute voix: Habitat 67, le canal Lachine, le pont Jacques-Cartier, le marché Bonsecours, l’église Notre-Dame, le palais de justice, la Place Ville-Marie... On s’est assis sur de bons fauteuils face au mont Royal qu’avait coloré l’automne et derrière lequel le soleil allait bientôt se coucher.

J’avais un nouveau magnétophone que je maîtrisais mal. Après quelques minutes de «taponnage», croyant avoir enclenché la fonction d’enregistrement, j’ai posé l’appareil entre nous deux. Denis Coderre s’est mis à parler de son amour pour cette ville où sa famille est venue vivre (à Montréal-Nord) quand il avait une dizaine d’années. Après deux ou trois minutes, il a jeté un œil au magnétophone et m’a dit: «Il marche pas». J’ai «retaponné» longuement, mais je n’arrivais à rien. «Veux-tu que je t’arrange ça?» a-t-il demandé, magnanime.

Je me suis rappelé que j’avais affaire à un maniaque de tous les machins électroniques imaginables, un as des réseaux sociaux, du «tweetage» et du «textage», un hyper branché. Il a regardé les fonctions de mon magnétophone pendant quelques secondes, et, sans hésiter, il a appuyé sur les bons boutons. «Tiens, là il marche». Il a repris le fil de son récit et l’a mené sur sa passion du monde. Quelles que soient les questions que je lui posais, c’était toujours sur ce sujet qu’il revenait.

«Je suis toujours avec le monde, moi. J’en ai besoin, comme un poisson a besoin d’eau. Si je connais un moment de déprime, je sors marcher. Pas pour avoir la paix, pas dans un boisé ou un parc désert, mais là où il y a le plus de monde possible, dans les rues, les centres d’achats. Les gens me saluent, je m’arrête, on discute. Quand je rentre chez moi, mes batteries sont rechargées.»

DE QUI TENIR

Il m’a décrit Saint-Alphonse-de-Rodriguez, le village de Lanaudière où il a passé son enfance: le gros presbytère, l’église et l’école, la patinoire extérieure et le terrain de jeu, la station-service, le magasin général, le bureau de poste; tout autour, à perte de vue, des champs cultivés, puis la forêt. Et beaucoup de bonheur sur tout ça.

Une maman «reine du foyer»; un papa menuisier «de grand talent». Une petite sœur. Il était, lui, on ne s’en étonnera pas, un enfant hyperactif. «Le ritalin n’existait pas encore. Imagine le trouble que j’ai donné à ma pauvre mère.»

Heureusement, il était souvent dehors, au terrain de jeu ou à vélo avec ses copains ou dans l’atelier de son père. «J’oublierai jamais l’odeur du bois frais qu’il y avait là-dedans. Presque tous les jours, des amis venaient jaser avec mon père. Ils parlaient politique. Mon père et ma mère avaient beaucoup d’entregent. Ils étaient proches du conseil municipal et de l’organisation du Parti libéral du comté.»

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Souvent, le petit Denis («crois-le, crois-le pas, j’ai déjà été petit») accompagnait son père qui partait rencontrer des clients ou livrer les objets qu’il avait fabriqués.

«Chaque fois qu’on croisait en chemin quelqu’un qu’il connaissait, il s’arrêtait sur le bord de la route et il discutait un moment avec lui. Quand on allait faire le plein, il sortait toujours de l’auto pour causer avec le pompiste. Un jour, je lui ai demandé pourquoi il faisait ça. Il m’a répondu que tous les hommes et toutes les femmes, quel que soit leur métier et peu importe pour qui ils votaient ou ce qu’ils pensaient, étaient importants. Si, par la suite, et pendant toute ma vie, je me suis fait un devoir, qui est devenu un plaisir, d’aller vers les autres, c’est beaucoup à cause de mon père.»

À cette époque – quand il y avait un pompiste en chair, en os et en paroles, dans toutes les stations-service – Denis Coderre entrait à la petite école et se présentait à la présidence de la classe. Il a été élu. Il avait six ans. Sa carrière politique venait de commencer.

L’art d’être devant les autres, de prendre des décisions qui engageaient les gars et les filles de sa classe, lui a été davantage inculqué par sa maîtresse de cinquième année, Françoise Arbour.

«Elle m’a demandé un jour de réciter un poème de mon cru devant la classe. J’ai fait un discours. Je ne me souviens pas du sujet, quelque chose comme les heures d’ouverture de la patinoire municipale. Mais je n’oublierai jamais le plaisir que j’ai eu à parler devant tout le monde, sans notes, sans beaucoup de préparation. J’ai senti qu’on m’écoutait et j’ai dit ce que j’avais à dire. Ce plaisir ne m’a jamais quitté. C’est même devenu un besoin, une soif.»

TROIS KNOCK-OUTS EN LIGNE

À part quelques jobs d’été, Denis Coderre ne fera jamais rien d’autre que de la politique, dont il a une notion très humaniste, presque romantique. «C’est le plus court et le plus sûr chemin vers les autres».

Dès lors, il va fignoler le politicien qu’il rêvait d’être, comme un sculpteur travaillant son œuvre. Toutes les études qu’il a entreprises, ses loisirs et ses lectures, les contacts qu’il s’est faits, les amitiés qu’il a nouées n’avaient plus qu’un but: former et entraîner l’homme politique qu’il allait devenir.

Il n’est donc pas étonnant de le retrouver, à 20 ans, inscrit au baccalauréat en sciences politiques à l’Université de Montréal. Et candidat, cinq ans plus tard, aux élections fédérales dans le comté de Joliette, où il sera défait. Il tentera sa chance peu après lors d’une élection partielle dans Laurier-Sainte-Marie; autre défaite. En 1993, c’est dans le comté de Bourassa qu’il est battu de justesse, par quelques ­dizaines de voix. Trois défaites en ligne.

«J’étais heureux quand même. J’étais en politique pour être proche des gens. Et j’en avais partout autour de moi: des supporters, des ennemis, plein de monde. Et beaucoup d’action. On dit qu’un boxeur n’est jamais complet tant qu’il n’a pas été mis knock-out au moins une fois. Moi, j’en ai subi trois en ligne. Ça m’a formé, je pense.» Et il me cite un homme politique américain, «Roosevelt, je crois, qui disait: ‘‘If you can’t stand the heat, get out of the kitchen’’ (Si tu ne supportes pas la chaleur, sors de la cuisine)».

Même s’il n’avait pas ses entrées à la Chambre des communes, Denis Coderre mangeait de la politique tous les jours. Pendant trois ans, au milieu des années 1990, il a tenu, sur les ondes de CKVL, des débats politiques souvent très orageux avec Jean-Pierre Charbonneau.

Il était donc un politicien expérimenté, informé et aguerri quand il a été enfin élu avec une forte majorité, dans la circonscription de Bourassa, aux élections de 1997. Les premiers ministres libéraux Jean Chrétien et son successeur Paul Martin ont apprécié ce jeune «baveux», à qui ils ont confié des postes prestigieux et d’importantes missions.

Secrétaire d’État au sport amateur, puis ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration, Coderre a négocié diverses ententes nationales et internationales, il a supervisé l’établissement à Montréal de l’Agence mondiale antidopage et de l’Agence de gestion des ressources humaines de la fonction publique du Canada. Interlocuteur auprès des Métis et des Indiens vivant hors réserve et ministre de la Francophonie, il s’est passionné pour Louis Riel, qu’il a tenté de réhabiliter, et pour Haïti, où il a séjourné assez longtemps pour parler couramment créole, ce qui lui est fort utile sur son terrain politique, où se trouve une importante communauté haïtienne.

LE CHERCHEUR DE «TROUBLE»

Il y aura cependant d’autres cruelles défaites. Il n’oubliera jamais ce jour de 2004 où il a été écarté du Cabinet, à la suite de son implication présumée dans ce qui a mené au scandale des commandites. Mais le plus douloureux souvenir remonte à 2009. En tant que lieutenant québécois du Parti libéral du Canada, il avait soutenu la candidature de Nathalie Le Prohon dans la circonscription d’Outremont aux dépens de l’ancien ministre Martin Cauchon, ce qui avait irrité l’entourage torontois du nouveau chef du parti, Michael Ignatieff, qui a publiquement désavoué Coderre après l’avoir appuyé.

«Ce jour-là, mon père a fait un infarctus. Je suis allé le voir aux soins intensifs de l’hôpital Sacré-Cœur. Il était inconscient. Je voulais pas qu’il apprenne en se réveillant que j’étais dans le pétrin. Et à la télé, le soir même et dans les jours qui suivraient, on ne parlerait que de ça, que l’establishment libéral fédéral avait laissé tomber Denis Coderre. J’avais l’intention de démissionner, mais j’hésitais à le faire; je ne voulais pas que mon père ait cette mauvaise nouvelle en se réveillant. J’étais à son chevet avec ma mère, qui lui tenait la main. Après un long silence, comme si elle savait à quoi je pensais, elle s’est tournée vers moi et m’a dit, tout bas: Il pense que tu devrais démissionner, ton père, il me l’a dit pas plus tard qu’hier avant son attaque. Dix minutes après, c’était fait et ça passait aux nouvelles.»

Son père et sa mère sont toujours en bonne santé. Quant à leur fils, qui n’est vraiment plus petit, il croit qu’il devrait faire de l’exercice de temps en temps et manger un peu moins. «Mais la politique, dit-il, ça te laisse pas beaucoup de temps et ça creuse l’appétit.»

Mais pourquoi, la politique? lui ai-je demandé. Il est resté un moment interloqué. Comme si je lui avais demandé pourquoi respirer ou pourquoi dormir ou manger.

Puis il a dit: «Je pense au fond que je me présente à la mairie de Montréal parce qu’il y a du trouble, de l’ouvrage, du ménage à faire. Moi, je vais changer les serrures. Puis je vais rencontrer les employés de la Ville et leur faire comprendre qu’ils ne travaillent pas pour moi, mais avec moi. Et s’il le faut, je les verrai un après l’autre pour leur expliquer ce que je veux faire.

– Mais il sont des dizaines de milliers!

«Ça prendra le temps que ça prendra. Mais je saurai les convaincre. Le contact, c’est ça, ma force.»

J’ai pensé à Elvis chantant «If you’re looking for trouble, you came to the right place». Et je me suis dit que pour Denis Coderre, la solution à tous les maux de Montréal, c’est qu’on soit tous, comme on disait dans les années 70, sur la même longueur d’onde, tous d’accord avec lui, charmés par lui.

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