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Les grandes entrevues

« Je voulais travailler avec les enfants, les sortir de la misère, les garder à l’école, leur faire faire du sport. »

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J’ai bien failli ne pas revenir de cette entrevue. Si j’avais accepté les pressantes propositions du frère Gonneville, je me serais fait missionnaire sur le champ et je serais parti le jour même en Ouganda, en Haïti ou aux Philippines. Il aurait bien aimé également embarquer dans son aventure la photographe qui m’accompagnait. Je crois qu’il s’essaie avec tout le monde.

J’ai bien failli ne pas revenir de cette entrevue. Si j’avais accepté les pressantes propositions du frère Gonneville, je me serais fait missionnaire sur le champ et je serais parti le jour même en Ouganda, en Haïti ou aux Philippines. Il aurait bien aimé également embarquer dans son aventure la photographe qui m’accompagnait. Je crois qu’il s’essaie avec tout le monde.

«Mais nous n’avons aucune expertise en coopération internationale! lui disais-je.

– Vous avez un savoir-faire utile. Quand on fouille un peu, on découvre que tout le monde en a un, parfois plusieurs.»

Cet homme de compassion et de charité, redoutable vendeur, a des contacts partout dans le monde, auprès des grands comme des petits; il aurait pu, j’en suis sûr, nous trouver des jobs dans un journal, un magazine ou une radio de Port-au-Prince, de Manille ou de Dodoma…

Depuis près d’un demi-siècle, Robert Gonneville a amassé des fonds (autour de 100 millions) pour financer d’innombrables missions humanitaires en Afrique, en Asie, en Océanie… même au Québec. Il a fondé, en 1980, Terre sans frontières (TSF), organisme auquel se greffent au besoin diverses ONG: Ophtalmologistes sans frontières, Dentistes sans frontières, Agronomes sans frontières, Chiropratique sans frontières, Comptables, Menuisiers, Bouchers sans frontière, etc.

Il est le général en chef de cette armée de bénévoles. Il dirige également les destinées d’Avions sans frontières, dont le Cessna sillonne présentement le ciel du Nord-Est congolais, l’une des régions les plus violentes et les plus misérables du monde que le frère Gonneville connaît fort bien. Avions sans frontières distribue de l’eau potable, des médicaments, des vivres. Grâce à lui, on a pu organiser, dans toute l’Afrique équatoriale, des campagnes de vaccination régulières.

Pour amasser des fonds, Robert Gonneville organise, entre autres choses, des marches, des treks extrêmes (il a fait le Kilimandjaro l’hiver dernier à l’âge de 69 ans) et des tirages, comme celui qu’il prépare cette semaine. «Il me faut de 200 à 250 000 dollars, après dépenses.»

Et cette fois, ce n’est pas pour mettre en place des adductions d’eau à Juba au Sud-Soudan ou construire une école ou un dispensaire à Bujumbura, au Burundi, «ça, c’est déjà fait», mais pour venir en aide aux enfants pauvres du Québec.

«Cette année, pour amasser des fonds, je fais tirer une Lexus. Pendant 29 ans, c’était une Mercedes. Chaque année, après le tirage, je propose au grand gagnant de lui donner de l’argent, 85 000 $ comptant, plutôt que la voiture. Dans 27 cas sur 29, il a choisi l’argent.

- Mais alors, pourquoi proposer une voiture de luxe?

- C’est comme en toutes choses. Je vends du rêve, moi aussi. Et j’utilise les mêmes moyens que les agences de pub.»

Les moyens sont les mêmes; pas la cause.

FRÈRE OU MAFIOSO

Né en 1943, rue Garnier, entre Laurier et la voie ferrée du CP, en plein cœur et en pleine époque du petit monde de Michel Tremblay, Robert Gonneville, deuxième d’une famille de quatre garçons, a connu une enfance heureuse.

«Mon père était un petit plombier très engagé dans le mouvement syndical. On n’était pas riches, mais la vie était belle et bien remplie».

Très déluré, rompu aux affaires («je tiens ça de ma mère»), il a fait à 7 ou 8 ans un deal avec l’épicier du coin. Quand il y avait un match de softball ou de baseball au parc Laurier, il lui achetait plein son quatre-roues de liqueurs douces à 5 cents la bouteille, Orange Crush, Cream Soda, Coke, etc. qu’il allait revendre «dix cents chaque, deux pour trente sous» aux spectateurs massés dans les gradins. «Et je refilais les bouteilles vides à deux cents l’unité à l’épicier».

À la fin de l’été, il avait quatre voiturettes et autant de garçons qui travaillaient pour lui.

«Je suis resté d’affaires, je ramasse des fonds. Ma mère m’a dit un jour que si je n’étais pas entré chez les Frères, je me serais joint à la pègre.»

À 20 ans, il faisait son noviciat chez les Frères de l’instruction chrétienne, les FIC. Pourquoi eux? «Parce que j’avais étudié chez eux, à l’école Stanislas de la rue Laurier, je savais qu’ils avaient des missions partout dans le monde où ils faisaient de l’éducation et de l’évangélisation, mais aussi de l’agriculture, du commerce. Et moi, je voulais voir le monde et y faire du bien, le rendre meilleur, plus juste et plus efficace. Je voulais travailler avec les enfants, les sortir de la misère, les garder à l’école, leur faire faire du sport, et leur donner un métier, de l’espoir, un avenir. »

Il a d’abord travaillé avec les clubs Jeunes du Monde qui mènent divers projets dans les pays en voie de développement. C’est ainsi qu’il a pris goût à l’aide internationale.

UN MBA HUMANITAIRE

Il est dans la jeune vingtaine quand les FIC l’envoient au Burundi, un pauvre petit pays au cœur de l’Afrique, qui venait alors (1962), comme le Ruanda voisin, de s’affranchir de la tutelle belge et allait bientôt être aux prises avec d’épouvantables conflits ethniques.

C’est dans ce contexte difficile que le frère Gonneville dirige la construction d’une école dans le sud du pays, à Rutovu, aux sources du Nil. Il avait alors 500 hommes sous ses ordres. Faute de machinerie, on travaillait au pic et à la pelle pour essoucher et niveler le terrain, pour creuser et poser les fondations, ériger les structures.

Il apprend sur le tas à diriger un chantier et réussit à mener à bien son entreprise. Mais en chemin, il a fait une découverte qui réorientera toute sa vie: d’abord, l’acheminement de l’aide humanitaire est broche à foin… Les membres des diverses ONG avec lesquelles il est en contact sont remplis à ras bord de bonne volonté, mais bien souvent, ils n’ont aucun sens de la gestion et de la rentabilité de leurs projets.

«Ils ont parfois un agenda religieux, ce qui leur semble suffisant, dit-il. Mais ce n’est pas du tout comme ça que ça marche. La bonne volonté ne suffit pas. Ni la piété. Il faut être compétent. Un projet humanitaire ne peut se réaliser au détriment d’autres acquis de la société. On ne peut pas remettre une école mal construite ou dont la construction reste en partie impayée ou inachevée à de pauvres gens.»

Et il y avait autre chose: vivant à Rutovu, région rurale, il a été en mesure de constater à quel point les gens se faisaient exploiter par les marchands de matériaux, de denrées alimentaires, de tissus, etc. Des grossistes achetaient la production de riz par exemple, tout de suite après la récolte, alors que les prix étaient au plus bas. Ils la stockaient et la revendaient plus tard, quand les prix montaient et que le riz se faisait rare. «Il fallait réorganiser tout ça.»

Une fois l’école érigée, il est rentré au Québec avec l’intention de faire une maîtrise en administration des affaires, un MBA, afin d’aider les Burundais à mieux maîtriser leur économie. Il étudie d’abord à l’Institut de coopération internationale d’Ottawa, dans le but de mieux comprendre comment fonctionne la Banque mondiale, l’ONU, l’ACDI, le Fonds monétaire international, ces grands organismes qui interviennent dans le développement. Puis il fait son MBA à Sherbrooke pendant deux ans.

Muni de son diplôme, brûlant de se retrouver dans l’action au Burundi, il se voit imposer par ses supérieurs la déconcertante tâche de gérer le répertoire de la Bonne chanson de l’abbé Gadbois, dont la communauté possède les droits d’édition. On lui avait demandé de fermer les livres de cette entreprise; il la relance, et lui fait connaître, à la fin des années 70, un spectaculaire regain.

Ce devoir accompli, il repart en Afrique. Depuis, il n’a cessé de parcourir le monde et s’est affirmé comme un gestionnaire indispensable et d’une remarquable efficacité dans le domaine de l’aide humanitaire.

DÉTOURNEMENT DE FONDS

La donne, dans ce domaine, a changé fondamentalement depuis quelques années. Steven Harper ne croit pas que les ONG, encore moins les communautés religieuses, peuvent sortir les pays pauvres de leur misère. Beaucoup d’ONG, on le sait, ont été privées de fonds et décimées. Harper a un tout autre plan. Plutôt qu’aider les pays pauvres, son gouvernement préfère désormais en faire des partenaires d’affaires; il favorise donc la formation de businessmen, surtout dans le domaine minier où le Canada excelle et sait s’imposer. C’est ce qu’on appelle l’aide liée.

Il s’agit, carrément, quand on y pense, d’un détournement de fonds. Le gouvernement Harper prend une partie du budget de l’ACDI pour former, au Ghana, par exemple, des gens d’affaires, qui, espère-t-on, vont avoir un effet d’entraînement sur leur communauté.

Robert Gonneville sait tout cela, très certainement. Prudent, il ne veut cependant pas se mettre à dos l’administration Harper qui, il y a quelques années, a fermé le robinet auquel s’abreuvait TSF. «Ce que fait Harper peut, à plus ou moins long terme, donner de bons résultats», se contente-t-il de dire. Sur les minières canadiennes, il est moins tendre: «Elles ne respectent pas l’environnement, ni les populations, à qui elles remettent des miettes.»

Malgré toutes les portes que je lui ouvre et que je l’invite à franchir, il refuse de prendre position contre le brutal et obtus Steven Harper. Pour financer ses projets, il peut toujours trouver un peu d’argent auprès des communautés religieuses, mais n’en recevant plus beaucoup du gouvernement fédéral, il doit faire appel au grand public. D’où ce tirage qu’il nous propose cette semaine d’une Lexus haut de gamme.

SI TU VEUX LA PAIX…

Notre entrevue se termine par une longue tirade sur la guerre qui a engendré la plus puissante et la plus malfaisante industrie de l’histoire.

«Pour nourrir cette industrie, il y a des gens qui se promènent sur la planète dans le but de fomenter des guerres, dit le frère Gonneville. Et tous les pays, même les plus pacifistes, s’arment parce qu’ils se laissent convaincre que c’est un geste dissuasif, sous prétexte, autrement dit, d’empêcher la guerre d’éclater. C’est infiniment tordu comme idée. Et c’est vieux comme le monde. Si vis pacem, para bellum (si tu veux la paix, prépare la guerre), l’adage à la base du concept de la paix armée, est deux fois et demie millénaire. La preuve semble évidente que ça ne marche pas.

- Y a-t-il moyen selon vous de développer l’industrie de la paix?

- Je ne crois pas. C’est pas payant. Et ça ne le sera probablement jamais.»


Il reste au frère Gonneville 1000 billets de tirage à vendre. Pour s'en procurer, il suffit d'appeler au 1-877-873-2433 dès aujourd'hui. M. Gonneville sera présent à la Place Portobello de Brossard aujourd'hui où se trouve le véhicule à tirer.

« Ma mère m’a dit un jour que si je n’étais pas entré chez les Frères, je me serais joint à la pègre. »
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