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Michel Pastoureau | Vert

Une histoire haute en couleur

Michel Pastoureau
Photo courtoisie, Hermance Triay

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Depuis maintenant un demi-siècle, l’historien médiéviste français Michel Pastoureau se penche sur toute la palette des couleurs.

Depuis maintenant un demi-siècle, l’historien médiéviste français Michel Pastoureau se penche sur toute la palette des couleurs. Et avec Vert, il nous en fait indiscutablement voir des vertes et des pas mûres.

D’aussi loin qu’il se souvienne, Michel Pastoureau a toujours été fasciné par les couleurs. «Je viens en effet d’une famille où il y avait plusieurs artistes-peintres, confie-t-il lors de l’entretien téléphonique qu’il nous a accordé la semaine dernière. Lorsque je n’étais encore qu’un petit garçon, j’ai ainsi eu la chance de fréquenter des ateliers qui, avec tous leurs pinceaux et leurs tubes de peinture, ont été pour moi de merveilleux terrains de jeux!»

Après nous avoir offert en 2002 et en 2008 deux magnifiques ouvrages dévoilant tour à tour en détail l’histoire du bleu et du noir de l’Antiquité au XIXe siècle, ce spécialiste de la symbolique des couleurs n’a donc pu résister à la tentation de se mettre au vert, sa teinte préférée. «L’histoire du vert a cependant été plus ardue à raconter, parce qu’elle est beaucoup plus tourmentée d’un point de vue social», précise-t-il.

UN TABLEAU TROUBLANT

Même si, au début de l’ère chrétienne, Néron n’a pas hésité à afficher ouvertement son goût prononcé pour le vert (en plus de s’en vêtir, il collectionnait les émeraudes, se gavait de poireaux et soutenait l’équipe verte des courses de chars!), ce coloris pourtant partout présent dans la nature en a longtemps fait voir de toutes les couleurs à nos lointains ancêtres. «Aussi bien en peinture qu’en teinture, il était très difficile à fabriquer et, surtout à fixer», explique Michel Pastoureau. Autrement dit, ses fragiles pigments ne tardaient pas à se délaver et à rappeler les reflets verdâtres de la moisissure ou des chairs putréfiées…

«Le vert étant une couleur chimiquement instable, sa symbolique n’a de ce fait pas tardé à être associée à tout ce qui était instable: la jeunesse, la chance, l’amour, le hasard, le jeu, l’argent, etc.», poursuit l’historien. Pire encore, le vert deviendra dès la fin du Moyen-Âge la couleur attitrée du diable et de ses sinistres créatures…

DU VERT TOXIQUE AU VERT ÉCOLO

«Durant des siècles, on a également cru que le vert portait malheur, car, pour le fabriquer, on a utilisé des produits extrêmement dangereux, rapporte Michel Pastoureau. Les tabous du vert au théâtre, qui sont encore fréquents en France, viennent d’ailleurs probablement de là. Autrefois, comme on avait du mal à teindre les tissus en vert, on portait des vêtements peints avec du vert-de-gris et selon une tradition qui n’a pas été vérifiée, Molière aurait rendu l’âme un jour où il était habillé de vert, les vapeurs de vert-de-gris pouvant entraîner la mort.»

Le vert n’aurait pas non plus porté chance à Napoléon Bonaparte, qui adorait cette couleur. «Au XIXe siècle, la ville allemande de Schweinfurt s’est en effet spécialisée dans la fabrication d’un superbe vert contenant de l’arsenic, raconte Michel Pastoureau. Lorsque Napoléon a été déporté sur l’île Sainte-Hélène, il a donc entièrement fait repeindre et tapisser de vert les murs de sa chambre, ce qui explique pourquoi on a retrouvé des traces d’arsenic sur ses cheveux et sous ses ongles. Il n’a donc pas été empoisonné par ses gardes anglais ou par ses ennemis, mais par sa couleur favorite.» Et malgré les nombreux accidents mortels dus au vert de Schweinfurt, il faudra encore attendre une bonne cinquantaine d’années avant de le voir enfin disparaître peu à peu des maisons…

Du coup, on s’est sérieusement demandé comment le vert avait pu finir par rimer avec hygiène et écologie. «Ça s’est fait en plusieurs étapes, souligne l’historien. À partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, les villes étaient si noires et si polluées qu’on a commencé à ressentir le besoin de créer des espaces verts. On a ensuite compris que respirer l’air de la végétation était bon pour la santé et aujourd’hui, on confie même au vert la mission impossible de sauver la planète. C’est une belle revanche pour cette couleur, qu’on a longtemps détestée.»

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